Economie

Sur le plan des échanges, La Réunion est une colonie

Publication des chiffres du commerce extérieur 2017

Manuel Marchal / 30 mars 2018

Les Douanes ont publié hier les chiffres du commerce extérieur de La Réunion pour l’année 2017. Ils confirment une balance commerciale très nettement déficitaire : 4,8 milliards d’euros. Le taux de couverture des importations par les exportations est de 6,8 %. Plus de la moitié des importations vient de la France, ce qui contribue à la vie chère et souligne le maintien d’une relation commerciale héritée de l’époque coloniale que l’intégration a amplifiée.

JPEG - 90 ko
60% des importations, soit 3 milliards d’euros, viennent de la France, ancienne puissance coloniale située à 10.000 kilomètres de La Réunion. Cela fait pourtant 71 ans que le statut colonial a été aboli.

Selon les chiffres du commerce extérieur dévoilé hier par les Douanes, La Réunion a une balance commerciale nettement déficitaire. La nature de ces échanges restent typiques de ceux de l’époque coloniale. La Réunion exporte essentiellement des matières premières, notamment le sucre, et importe des produits à forte valeur ajoutée : automobiles, médicaments, produits alimentaires transformés prêts à l’emploi. À cela s’ajoute la facture énergétique. En raison de l’abandon de la politique d’autonomie énergétique lancée sous la présidence de Paul Vergès à la Région entre 1998 et 2010, les besoins en produits dérivés du pétrole et en charbon pèsent de manière considérable dans les importations. La Réunion a en effet importé pour près de 450 millions d’euros d’énergie fossile en 2017. Ce demi-milliard d’euros pourrait rester à La Réunion et être investi dans son économie en créant notamment des emplois si l’autonomie énergétique redevenait un objectif prioritaire.

L’an passé, les concessionnaires automobiles ont salué leurs bons résultats de vente. Cette tendance se décline dans les importations. Ce sont au total environ 436 millions d’euros qui ont quitté La Réunion pour acheter des voitures neuves en 2017. À cela s’ajoute près de 90 millions d’euros consacrés à l’importation de véhicules de transport de marchandises. Tous ces engins ont besoin de carburant pour fonctionner. C’est sans doute dans ces importations massives que résulte la hausse des importations de produits dérivés du pétrole : +18,6 % par rapport à 2016 !

Le prix du tout-automobile

Ces données sont la conséquence d’une politique qui continue à favoriser le tout-automobile et les intérêts d’une corporation, les transporteurs, au détriment du reste de la population. En effet, si La Réunion avait été dotée d’un train comme convenu dans le Protocole de Matignon signé en 2007 par Paul Vergès et Dominique de Villepin, alors Premier ministre, une part importante des transports de personnes et de marchandises auraient pu s’effectuer par voie ferrée. En conséquence, les chiffres des importations des voitures et des camions auraient baissé, tout comme ceux des carburants car un train fonctionne à l’électricité. Cette électricité peut être produite avec les énergies renouvelables disponibles en abondance et gratuitement à La Réunion. Au lieu de cela, les Réunionnais sont tributaires pour leur transport de sources d’énergie dont ils n’ont aucune influence sur la fixation des prix.

Un autre poste important est l’importation de médicaments : plus de 225 millions d’euros en 2017. Ces produits permettent à la population de se soigner et prolongent l’espérance de vie. Néanmoins, il y a lieu de s’interroger. En effet, La Réunion est un spot mondial de biodiversité. Elle abrite donc sur son sol des plantes qui peuvent avoir en elles des substances actives susceptibles de soigner. Le développement de la filière de la pharmacopée réunionnaise est un moyen de réduire la dépendance de La Réunion aux importations, tout en lui permettant de devenir exportatrice de produits à forte valeur ajoutée que sont les médicaments.

Dans le domaine des exportations, ce sont deux produits dérivés de la canne à sucre qui continuent à tenir le haut du pavé : le sucre et les alcools. En 2017, La Réunion en a exporté pour 93 millions d’euros, soit près du tiers de ces ventes à l’extérieur. Or l’avenir de cette filière n’est garanti que jusqu’en 2021. Il dépend de la négociation du futur budget européen pour l’agriculture, et des accords commerciaux que l’Union européenne est susceptible de signer avec d’importants pays exportateurs de sucre de canne.

Le deuxième poste d’exportation est le poisson. Faute d’industrie de transformation suffisamment développée dans notre île, une importante source de valeur ajoutée n’est pas exploitée.

Déséquilibre plus grave qu’à l’époque coloniale

La structure des échanges commerciaux de La Réunion sont toujours marqués par un partenariat privilégié avec la France. C’est en effet de ce pays que provient 60 % des importations, et c’est vers la France que se dirigent 41 % des exportations.

Mais La Réunion est perdante dans la valeur des échanges. Car de France proviennent des produits élaborés à forte valeur ajoutée, tandis que les exportations sont des matières premières pour son industrie agro-alimentaire. C’est la même chose qu’à l’époque coloniale.

L’intégration, conséquence du statut de département, a accentué le déséquilibre en valeur de ces échanges. Car les transferts publics vers La Réunion servent notamment à financer l’achat de marchandises produites en France. Plus ces transferts augmentent, plus le pouvoir d’achat suit cette tendance. Or, ce ne sont pas les Réunionnais qui fixent le prix de base de ces produits importés. C’est dans ces importations que réside l’explication d’une balance commerciale plus déséquilibrée qu’à l’époque coloniale. Les gagnants sont les producteurs situés à 10.000 kilomètres et les intermédiaires.

Dans l’autre sens, c’est la même chose. Les Réunionnais n’ont aucune pouvoir de décision dans la formation du prix du sucre qui est vendu en Europe. Tout découle de négociations entre Tereos et ses clients. Tereos détient en effet le monopole de la fabrication du sucre à La Réunion.

Se pose alors la question de la diversification des approvisionnements. La Réunion ne peut pas produire tout ce qu’elle consomme. Or le fait de faire venir de France 60 % de ces importations suppose de payer le prix fort en raison du coût de production en France, auquel s’ajoute celui du transport sur 10.000 kilomètres. Et il ne faut pas oublier que ce transport a un impact sur l’environnement en termes de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère.

Respecter l’Accord de Paris

La lecture des chiffres du commerce extérieur souligne donc que d’importantes mesures doivent être prises pour éviter de dépenser des milliards d’euros pour financer des emplois à des milliers de kilomètres au lieu de les investir dans l’île.

C’est tout d’abord la reprise de la politique d’autonomie énergétique qui passe par la reconstruction du chemin de fer. Ceci permettra d’économiser rien que pour l’énergie un demi-milliard d’euros par an.

C’est ensuite la recherche de sources d’approvisionnement plus proches que la France afin d’éviter des surcoûts et de réduire la pollution liée au transport de marchandises sur 10.000 kilomètres.

Il s’avère que ses deux propositions entrent tout à fait dans le cadre de l’Accord de Paris sur le changement climatique que la France a signé, et qui est opposable à toute décision depuis sa ratification en novembre 2016. Autrement dit, la réduction du déficit commercial contribue à la lutte contre l’effet de serre. C’est un nouvel exemple qui montre combien le climat est l’élément principal pour permettre à La Réunion de rompre avec une structure qui l’empêche de se développer et qui est à l’origine du chômage de masse qui ravage la société réunionnaise.

M.M.



Un message, un commentaire ?



Messages






  • Cet excellente mise au point, dont j’espère qu’elle sera largement lue, devrait être une contribution importante à la question des « limites de la départementalisation » soulevée à propos de la crise maoraise dans un autre article - Encore faut-il que cette question soit à nouveau posée dans toutes ses dimensions. La vision de Paul Vergès était et demeure parfaitement juste : il faudrait procéder à une analyse sérieuse des raisons pour lesquelles elle n’a pas prévalu, et s’attaquer à tous les obstacles idéologiques qui encouragent la catastrophe dénoncée ici.

    Article
    Un message, un commentaire ?