Economie

Une champignonnière superflue financée par l’aide publique équipée… par une entreprise de Pologne

Nouvelle illustration d’un système en crise

Manuel Marchal / 5 mars 2021

Le projet de champignonnière présenté le 24 septembre dernier par LM Distribution à Makes Distribution et Intermarché suit son chemin. Une information publiée sur le réseau Linked annonce que les travaux ont été lancés. Cette information provient d’une entreprise polonaise, Agro-Projects, qui va équiper toute l’installation. Pour un projet financé à hauteur de 2,2 millions d’euros par des fonds européens gérés à La Réunion, le recours à des entreprises réunionnaises n’aurait-il pas été plus judicieux ? Rappelons également que ce projet doublera la production locale qui couvre déjà la quasi-totalité du marché. Sachant que la population réunionnaise ne doublera pas durant ce siècle, qui achètera tous ces champignons et quelle sera la perspective pour le producteur actuel et son futur concurrent ?

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Le 24 septembre 2020, une conférence de presse s’était tenue dans les locaux de LM Distribution à l’occasion de la visite à La Réunion d’une délégation d’Intermarché, partenaire de Make Distribution, propriétaire des anciens « Jumbo Score » devenus « Run Market ». A cette occasion, LM Distribution avait présenté un projet de champignonnière. L’argument mis en avant par LM Distribution devant les responsables d’Intermarché, de Makes Distribution et de la presse était le suivant : cette nouvelle installation visait à remplacer les importations par la production locale. D’un montant total de 3,5 millions d’euros, ce projet bénéficie d’une aide FEADER, fonds européen géré par le Conseil départemental, de 2,2 millions d’euros.

Marché de 4 tonnes par semaine déjà assuré par la production locale

Le 26 septembre suivant, « Témoignages » avait publié un article intitulé « Endives et champignons : 2,2 millions d’euros aide publique pour tuer la production locale ? ». En effet, contrairement à ce qu’affirmait LM Distribution deux jours plus tôt, la production locale de champignons frais existe à La Réunion, et elle permet à notre île d’être quasiment autosuffisante dans ce domaine. Cette production réunionnaise est assurée depuis 7 ans par Endives Réunion, une société qui n’a, elle, pas bénéficié des aides touchées par le projet de LM Distribution au motif que le marché n’existait pas tout comme les compétences. Ces allégations furent démenties par les faits.
Endives Réunion a réussi à être plus compétitif que les importations, un avantage de 5 euros par tonne. Résultat : la consommation de La Réunion est passée de 2 tonnes par semaine d’importation à 4 tonnes par semaine de production locale.
Depuis, le projet de LM Distribution a poursuivi son chemin. Il est porté par une société dénommée MyCopal, et le chantier de la champignonnière a déjà débuté. Cette information est parvenue à « Témoignages » par le biais de la communication d’une société basée… en Pologne. C’est en effet Agro-Projects qui a été choisie par les bénéficiaires de l’aide publique pour équiper l’usine à champignons. C’est ce qu’explique la société polonaise sur son site web : « Nous fournirons 5 salles de culture d’une superficie totale de 1688 m2, plus : des étagères de culture, des trollies de cueillette, des filets de culture, un système d’irrigation automatique, des lampes LED, des systèmes d’humidification, du refroidissement (y compris des unités de traitement d’air et des modules hydrauliques). » Autrement dit, à part les murs et la charpente, c’est à se demander ce qui ne viendra pas de Pologne. Cette affaire illustre clairement un système en crise sur deux points.

Quand l’aide publique tue la production locale

Tout d’abord, cette installation vise à produire 4 tonnes par semaine, ce qui amènera donc à un doublement de la production de champignons à La Réunion. Il est clair que la population de notre île ne va pas doubler en quelques années. Qui achètera donc ces champignons ?
Ce n’est pas sans rappeler le précédent de l’abattoir Crète d’Or à l’Etang Salé, visité par Manuel Valls alors Premier ministre en 2015. Cet investissement de 60 millions d’euros avait une capacité représentant plus du double de la consommation en volailles fraîches de La Réunion. Même avec l’intégration d’un nouvel approvisionneur, cet abattoir reste surdimensionné, ce qui signifie donc que de l’argent public a été gaspillé.
Autrement dit, faute d’un marché suffisant pour deux acteurs, ce sont les équilibres financiers du producteur local actuel et de son futur concurrent qui sont d’ores et déjà menacés. Car il semble difficile pour le nouvel arrivant de produire moins cher, sauf à vendre à perte. Ce sont 2,2 millions d’euros de subvention qui risquent bien de tuer la production locale. Car sans cet argent public, LM Distribution se serait-elle engagée à dépenser 3,5 millions d’euros uniquement sur ses fonds propres ?

Quand l’aide publique finance des emplois à des milliers de kilomètres de La Réunion

Le second point est relatif au recours à une entreprise polonaise. En effet, mises à part des machines relevant spécifiquement de la culture du champignon, n’existe-t-il pas à La Réunion des sociétés capables de vendre « des filets de culture, un système d’irrigation automatique, des lampes LED, des systèmes d’humidification, du refroidissement (y compris des unités de traitement d’air et des modules hydrauliques) » ?
Cette question mérite d’être posée, car ce projet de 3,5 millions d’euros bénéficie de plus de 2 millions d’euros d’aide publique. Manifestement, une partie de cet argent va financer des emplois à des milliers de kilomètres de La Réunion, alors que notre île compte un taux de chômage intolérable, illustré par plus de 180.000 travailleurs inscrits à Pôle emploi.
Les Fonds européens doivent servir à financer le développement de La Réunion, mais ce sont des entreprises extérieures qui en profitent. Ceci reste légal, et montre bien la crise profonde qui touche La Réunion. Comment expliquer que le versement de cette aide par les autorités compétentes à La Réunion, n’ait pas été conditionné à l’utilisation maximale de l’expertise des travailleurs réunionnais ?
Manifestement, entre les mots et les actes il reste un fossé. Comment peut-on prétendre défendre le développement de La Réunion avec de tels procédés ?

M.M.



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  • LM distribution profite très largement des aides européenne mais il ne faut pas oublier que dans le domaine agricole, il y a beaucoup d’autres casseroles ! Pourquoi ne faites vous pas un article sur les serres couvertes de panneaux photovoltaïques subventionné et pour augmenter les aides, le producteur déclaré que c’est pour de la production bio ... Outre le mensonge de déclaré bio une serre qui est devenu un local de stockage puisque rien est cultivé et que cette même surface n’est pas déclaré à l’agence Bio, déclaration qui est obligatoire ... Le propriétaire de la serre touche de substantielle revenu puisque le tarif de l’électricité produite est majoré. Je pense qu’il est grand temps qu’un journaliste se penche sur le sujet sachant que le prix de l’électricité va monter de 30 à 40% !
    En mettant fin aux profits de quelques uns pour non respect des engagements c’est toute la population qui verra sa facture baisser !

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