Jean-Paul Vigier, président de la Fédération européenne des Banques éthiques et alternatives

Une façon modeste de changer le monde

24 mai 2006

À l’invitation du Collège coopératif, Jean-Paul Vigier, président de la Fédération européenne des banques éthiques et alternatives, a séjourné à La Réunion du 15 au 20 mai. Il a animé deux conférences et travaillé, au cours de nombreuses rencontres, à l’organisation d’un système de finances solidaires à La Réunion, dont les porteurs réunionnais se manifesteront plus particulièrement lors du Salon du patrimoine.

Qu’est-ce que la FEBEA et quels sont ses objectifs ?
- La Fédération, créée au départ par cinq organismes - français, belges et italiens - de finances solidaires, compte aujourd’hui 23 membres, dont 9 de l’Union européenne, plus la Norvège et Suisse. Elle a pour objet de regrouper des banques de tailles différentes, pour créer des moyens de développement, par des outils financiers solidaires européens. Et à terme, nous voulons constituer une banque européenne solidaire, qui serait une banque de deuxième niveau, c’est-à-dire qu’elle re-financerait les petites banques de la FEBEA.
Nous poursuivons des discussions avec le Parlement européen et avec la Commission pour une reconnaissance des banques éthiques. Nous souhaitons que par une directive du parlement européen, l’on institue des critères déterminant ces nouvelles banques, d’après ce qu’elles font, de ce qu’elles financent et de la manière dont elles sont financées.

Vous dites regrouper des banques de tailles et de natures différentes. Qu’est-ce qui les réunit ?
- Tous les organismes bancaires se retrouvent sur une charte commune, définissant des principes généraux et des champs d’application dans lesquels ils peuvent se retrouver : la création d’emplois, le financement d’équipements pour handicapés, le logement social, le patrimoine - des domaines d’intérêt général, qui sont, peu ou mal ou pas du tout, financés par le système bancaire traditionnel. C’est ce qui regroupe ces banques. Certaines n’ont que cela comme activité, d’autres ne le font qu’en partie. Toutes se retrouvent à égalité d’adhésion à notre Charte.

Que représente la finance solidaire en France et en Europe ?
- En France, elle augmente de 12 à 15% par an. C’est considérable. Comme c’est parti de rien, cela reste encore petit, surtout rapporté au volume global de l’épargne. 600 millions d’euros se retrouvent explicitement dans l’épargne solidaire en France .
Dans l’ensemble de l’Europe, il faut multiplier ce chiffre par 20 peut-être... C’est un secteur en pleine croissance, où chaque banque a son fonctionnement particulier, des formes différentes : ce sont des fonds de placement en France ; en Allemagne, une banque est spécialisée dans le financement d’actions pour les personnes handicapées, etc... Il est difficile d’évaluer ce secteur dans un volume financier global. Mais la part d’épargne solidaire est en augmentation partout.

Et à La Réunion ?
- L’initiative du Collège coopératif a été de voir s’il était possible de créer quelque chose de cette nature-là. Ils ont commencé par la création de clubs d’investissement, les clubs CIGALE, dans lesquels des personnes acceptent de cotiser tous les mois pour accumuler une certaine somme, investie dans une ou plusieurs entreprises locales, avec un lien direct épargnant/entreprise. Il y en a trois actuellement. Il y en aura bientôt une dizaine. Cette initiative apporte des fonds propres, qui viennent compléter un petit capital familial, soit apporter par des amis, soit par l’entrepreneur lui-même. Cela permet de montrer qu’il y a à La Réunion des gens prêts à jouer ce jeu de l’épargne solidaire. Si cela réussit, on peut aller vers plusieurs hypothèses.

Que faut-il pour que cela réussisse ?
- La condition nécessaire - pas forcément suffisante - est un support de ce que j’appelle les forces morales (philosophiques, religieuses, syndicales, associatives). Faire de l’épargne solidaire, ce n’est pas faire un don. Quand les gens sont émus par une catastrophe ou autre, ils font un chèque : c’est bien, il faut le faire ; mais après c’est fini. L’épargne solidaire, c’est engager son avenir dans la durée. L’épargne, c’est du travail accumulé, elle est une garantie pour l’avenir, pour les enfants... Ce n’est pas quelque chose dont on peut se séparer du jour au lendemain. Cela implique un choix délibéré qui, de mon point de vue, ne peut pas se faire sur des aspects purement techniques. C’est un acte militant, d’une certaine manière, auquel il faut un support et une caution morale. Il faudrait un comité de pilotage regroupant des personnes de toutes tendances, qui puissent porter ce projet.
Tous les organismes de finance solidaire, en Europe, ont été créés par des courants philosophiques ou religieux. Tous. C’est lié à une volonté de changer le monde, même si c’est modeste et nécessairement partiel.

Propos recueillis par Pascale David


Qu’est-ce que l’économie solidaire ?

Jean-Paul Vigier dit volontiers que, selon lui, il n’y a pas "d’économie éthique" ou "d’économie solidaire". "L’économie solidaire, personne ne sait dire ce que c’est. Je préfère parler d’une organisation économique de la solidarité. Il y a des pratiques éthiques, des pratiques solidaires dans l’économie", insiste-t-il.
Ces pratiques se distinguent par une utilisation des outils économiques "à des fins différentes de ce pour quoi ils ont été conçus".


La panoplie des produits de la finance solidaire en France

o Le placement éthique : ils sont sans risque. Le portefeuille dont on achète des parts a été “épuré” d’un certain nombre de valeurs d’entreprises considérées, de par leur production ou leur comportement, comme “non éthiques” (production d’alcool, d’armements...). Ce sont des placements ordinaires, mais épurés.
o Le placement garanti : l’épargnant accepte de donner une partie du revenu à un organisme de son choix, de préférence un organisme financier solidaire. C’est un produit de partage.
o Le placement de capital-risque : l’épargnant accepte de devenir sociétaire ou actionnaire d’une société financière ou de capital-risque. Les sociétaires sont collectivement responsables de la marche de l’entreprise.
o Pour aller plus loin : on met directement l’argent dans une entreprise. C’est ce que font les clubs CIGALE.


Portrait

Financier par hasard

Historien de formation, Jean-Paul Vigier est entré dans la vie active en travaillant au Comité régional d’expansion économique, à Toulouse où il a créé un peu plus tard le Centre d’études supérieures industrielles, un organisme de formation des ingénieurs et cadres. Il crée des centres de formation en Algérie, au Venezuela. Pendant toute une première période, il est très actif dans le secteur de la formation liée à l’industrie.
Les problématiques, développées à partir de “culture et formation”, “culture et développement”, l’amènent à travailler pendant un an avec le CNRS.
Puis, après bien des aléas, son envie de retrouver les pays du Sud s’est concrétisé avec le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement). Pour financer ses actions, il est amené à réfléchir à des formes nouvelles de financement. Il mit le doigt dans l’engrenage des sociétés de crédits, et se trouva ainsi être à l’origine de la première société solidaire de placement créée en France par des religieuses, au début des années 80.
Jean-Paul Vigier aime à penser que le système d’épargne solidaire, qui apparaît à l’époque de l’argent-roi et des “golden boys”, est une réponse populaire, consciente ou inconsciente, à une forme indécente d’étalage de la richesse. Il dit aussi qu’il est arrivé à la finance "par hasard... l’autre nom de Dieu". Qui eût dit que Dieu était banquier ?


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