Transports aériens

À qui profiterait la chute d’Air Lib ?

Les droits de trafic de la compagnie à Orly suscitent les convoitises

10 février 2003

L’état de cessation d’activité d’Air Lib attise la convoitise de plusieurs compagnies françaises et étrangères. Rien de surprenant à cela, les 45.000 créneaux horaires sur Orly en possession de l’entreprise française sont très convoités.

La dure loi des affaires fait que même si Air Lib n’est pas encore réellement à terre, ses concurrents échafaudent déjà des stratégies d’urgence pour remplacer, éventuellement la compagnie moribonde. Au-delà d’actifs à reprendre, ce sont surtout les créneaux horaires laissés vacants par Air Lib à Orly, qui devraient être au cœur du partage des dépouilles de la deuxième compagnie aérienne française en cas de liquidation.

Quelques heures après l’échec des ultimes négociations entreprises pour sauver Air Lib, la compagnie britannique à bas prix EasyJet a annoncé qu’elle se porterait candidate à une éventuelle redistribution de ces droits. Interrogé sur LCI, vendredi soir, Pascal Perri a clairement laissé entendre que ce sont bien ces fameux créneaux qui intéressent les compagnies en meilleure forme, et pas le personnel.

Pascal Perri a également précisé que les entreprises comme « EasyJet, préfère créer des emplois à partir de Londres, en raison des plus faibles charges qu’en France » (voir encadré).
Il n’y a pas que les compagnies à bas prix qui salivent à l’idée d’une faillite d’Air Lib. Air France aussi est sur les rangs et devrait profiter de la disparition éventuelle d’Air Lib, Les financiers sont sur la même longueur d’onde. « Selon nous, en dépit d’un risque de concurrence accru sur l’Europe, Air France devrait bénéficier de la disparition d’Air Lib », écrit la maison de courtage CIC Securities dans une étude diffusée vendredi. Si Air Lib disparaît, les créneaux horaires dont elle dispose à l’aéroport parisien saturé d’Orly seront attribués à d’autres compagnies.

Mais ce trésor suscite de nombreuses convoitises, notamment de la part d’EasyJet, d’Aéris, compagnie régionale de Toulouse, BMI British Midland, Air Algérie, Royal Air Maroc. Mais s’implanter à Orly coûte cher et représente un pari risqué pour une compagnie, surtout si elle veut se développer en proposant des vols à bas tarifs. « À ce jour, EasyJet est la seule low cost à avoir réussi ce pari », souligne le CIC.

Le coût social des vols à bas prix depuis Orly
Pour qu’une compagnie à bas coûts devienne rentable sur un aéroport avec des charges élevées, comme Orly, il lui faut remplir un certain nombre de conditions.
Une flotte homogène avec un seul type d’avion permettant de jouer sur le nombre afin d’obtenir des tarifs réduits auprès du constructeur. EasyJet vient ainsi de commander 120 Airbus. Ensuite, une "flexibilité" des salariés.
Soumis aux législations irlandaise et britannique, Ryanair et EasyJet paient des charges sociales réduites de moitié par rapport aux compagnies françaises, sur des salaires inférieurs de 20%. Le personnel navigant doit faire 80 à 100 vols par mois (4 à 6 vols par jour) pour "bien" gagner sa vie. Sur la plupart des aéroports fréquentés par les compagnies à bas prix, le re-décollage se fait après 25 minutes.

Cette dernière condition sera plus difficile à tenir sur un aéroport international comme Orly. Les hôtesses de l’air contrôlent elles-même les tickets et s’occupent des déchets laissés par les passagers. Autre conséquence : les pilotes volent plus de 800 heures par an, contre 700 pour ceux d’Air Lib. Par ailleurs, chez Ryanair, les pilotes doivent payer leur formation à la compagnie.

Le système de réservation doit aussi se faire en dehors des agences. Deux possibilités : par téléphone (via un "call-center") ou par Internet (pas d’impression de billet). Chez Ryanair, les billets d’avions sont vendus presque exclusivement par Internet, ce qui fait que l’effectif du "call-center" est passé de 300 à 150 personnes.
Enfin, des prix attractifs pour les clients. « Air Lib ne remplissait que la dernière condition, ce qui lui a valu d’être une compagnie à bas tarifs mais pas à bas coûts », a estimé le CIC Securities.
Le gouvernement pense à l’après Air Lib
Les salariés d’Air Lib ont de nouveau manifesté à Orly samedi. Une réunion de crise s’est tenue au ministère des Transports. Les PDG d’Air France et de la SNCF ont promis d’être « accueillants » envers les salariés de la compagnie aérienne en cas de dépôt de bilan.
Les salariés d’Air Lib n’ont « plus rien à perdre ». Vendredi, ils étaient plusieurs centaines à bloquer l’une des pistes de l’aéroport d’Orly. Ils avaient promis de nouvelles actions pour ce week-end ; mais samedi, en début d’après-midi, 200 d’entre eux ont été empêchés d’accéder à la "zone réservée" qui jouxte les pistes par des dizaines de CRS. Les manifestants, très tendus, se sont ensuite massés dans l’aérogare, face aux CRS, aux cris de « Bussereau démission ! » Le secrétaire général CFDT d’Air France, François Cabrera, venu leur apporter son soutien, a lancé un appel au gouvernement : « nous pensons que le président de la République doit prendre des responsabilités et que M. Bussereau n’est plus un interlocuteur, puisque depuis le début il veut tuer Air Lib ».

Côté gouvernement, le ministre de l’Équipement et des Transports, Gilles de Robien, et le secrétaire d’État, Dominique Bussereau, ont reçu samedi les dirigeants d’Air France, d’Aéroports de Paris, de la SNCF et de la RATP dans le cadre du dossier Air Lib, à la fois sur la question des dessertes et sur celle du reclassement des salariés. Cette réunion, selon le ministère, s’inscrivait « dans le cadre de la fin d’activité d’Air Lib et de l’avenir des salariés de l’entreprise ».

Les diverses personnalités présentes ont assuré d’avance de leur "solidarité" en cas de dépôt de bilan d’Air Lib. « Nous serons une entreprise accueillante et nous répondrons présents à l’appel à la solidarité nationale dans l’hypothèse où nous serions interpellés de manière concrète », a déclaré Jean-Cyril Spinetta, PDG d’Air France. « Une expression de solidarité nationale doit se manifester », a pour sa part déclaré Louis Gallois, PDG de la SNCF. Il a affirmé que « la SNCF, qui recrute », sera « une entreprise accueillante dans le cadre des procédures de recrutement normal ». Il s’est refusé à fournir une indication chiffrée, mais a rappelé que la SNCF doit procéder à 5.500 recrutements cette année.

Mais la direction d’Air Lib refuse de croire encore à la fin du groupe. Celui-ci demeure engagé dans une procédure de conciliation dont le terme est fixé au 14 février.

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