Après le décès de Jacques Rabemananjara

Hommage au grand poète malgache Jacques Rabemananjara

9 avril 2005

(Page 16)

La première réaction des compatriotes de Jacques Rabemananjara a été une consternation de n’apprendre la nouvelle que presque deux jours après, lundi soir. Jacques Rabemananjara s’est éteint le 2 avril à Paris. Quelques heures plus tard, la mort du Pape semble avoir éclipsé les autres événements...
Le gouvernement malgache a décidé d’organiser des funérailles nationales à l’ancien député du MDRM, Mouvement démocratique du Renouveau malgache, que Jacques Rabemanajara a fondé à Paris en 1946, en collaboration avec le Père Dunan, chef du service d’information de la Mission de Madagascar, selon la biographie de Julien Naiko.
Selon la presse malgache, qui donnait hier des détails sur l’organisation des funérailles, la dépouille mortelle du poète et écrivain est attendue cette nuit vers 22 heures à l’aéroport d’Ivato et sera exposée dans le gymnase d’Ankorondrano pour une veillée mortuaire au cours de laquelle Jacques Rabemananjara sera décoré de l’ordre de Grand Croix (2ème classe).
Dimanche vers 13h 45, un culte œcuménique est prévu à la cathédrale catholique d’Andohalo, suivi d’une messe. L’inhumation est prévue à 16 heures, à Anjanahary, où Jacques Rabemananjara reposera à proximité de l’ancien chef de l’État, le général Richard Ratsimandrava.
Les Malgaches de La Réunion interrogés cette semaine ont tous conscience d’avoir perdu en lui un grand compatriote et un écrivain dont l’œuvre se compare à celles des Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor ou Léon-Gontran Damas.
Nous commençons aujourd’hui la publication des réactions adressées à “Témoignages”.

Charlotte Rabesahala : un intellectuel intransigeant

Enseignante en langue malgache, Charlotte Rabesahala prépare la publication d’un ouvrage sur le site historique d’Ambohimanga-Rova. Ses recherches à La Réunion tournent autour des toponymes et anthroponymes réunionnais d’origine malgache.

"Je regrette autant l’homme politique que l’écrivain. Le trio Raseta, Ravoahangy et Rabemananjara a montré en son temps, ce qui était loin d’être facile, que l’intérêt politique national bien compris pouvait et devait prendre le dessus sur des dissensions régionales, voire "ethniques".
La suite de l’histoire de Madagascar nous montre que beaucoup de conflits dits "ethniques" habillent - voire déguisent - des intérêts politiques particuliers. Pour moi, Jacques Rabemananjara est un “olo-manga” (un grand homme) qui a beaucoup oeuvré pour son pays.
En tant qu’écrivain, son engagement dans la lutte anti-colonialiste fut exemplaire. Cela a été fortement souligné.
Il y a une chose toutefois sur laquelle je voudrais attirer l’attention, c’est la position de l’intellectuel intransigeant sur son appartenance à l’aire socio-culturelle malgache et "nègre" et choisissant le français comme langue d’expression.
Ce "voleur de langues", comme il s’est fièrement qualifié, a été profondément sincère dans sa démarche d’appropriation de la langue de l’oppresseur pour en faire l’instrument de sa libération. La fascination de la culture française, perçue comme supérieure parce que dominante, a fortement influencé les auteurs de cette génération. La période trouble du contexte colonial a créé une dynamique chez les écrivains qui oscillaient entre le désir d’assimilation et l’indépendance.
La réponse de Rabemananjara est cette œuvre magnifique, féconde, qui utilise le français - et quel français ! - pour chanter sa "malgachitude".
Je voudrais terminer par une citation. Je souhaite sincèrement au poète Rabemananjara de retrouver dans son dernier repos le "paradis" qu’il a déjà entrevu et chanté."

"Nous entrons, nous aussi, dans la cité de la prière
où survit plus qu’ailleurs l’âme des Grands Aieux.
Dans la clairière au bel ombrage, il chante des oiseaux
plus beaux que ceux des contes ;
il pousse des bambous aux rameaux si hautains
qu’ils caressent le ventre ouaté des nuages,
il pousse aussi parmi des fleurs de paradis
d’intenses gazons verts d’un vert d’algues marines."

Rien qu’encens et filigrane, 1987, Présence Africaine, Paris


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