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Ukraine : comment s’étonner que de nombreux pays refusent de soutenir l’Union européenne
11 mars 2022, par

Les dirigeants de l’Union européenne assument clairement une politique du « deux poids deux mesures » quand leur représentant dit en substance que l’occupation d’une partie du territoire de Madagascar par la France n’est pas à mettre au même niveau que l’invasion de l’Ukraine, dont une partie du territoire est occupée par la Russie. Comment alors les dirigeants de l’UE peuvent-ils jouer aux étonnés quand des pays comme Madagascar décident de ne pas soutenir leur position ?
Plusieurs dépêches de l’agence Taratra rendent compte de la conférence de presse tenue mercredi par le représentant de l’Union européenne à Madagascar. L’une d’entre elles, signée par Lendremakely Rabezeroma, aborde la question des îles malgaches du Canal du Mozambique qui continuent à être occupées par la France alors que Madagascar a officiellement recouvré son indépendance en 1960. Voici le contenu de cette dépêche :
« L’absence de soutien des grands pays sur la question des îles éparses est à ne pas confondre avec l’invasion russe, a remarqué l’ambassadeur de l’Union européenne à Madagascar, Giovanni Di Girolamo, lors d’une conférence de presse tenue ce mercredi.
La question des îles éparses est un domaine de contentieux, incomparable, et à ne pas mettre au même niveau et à la même dimension, à l’invasion d’un grand pays comme la Russie à un petit pays comme l’Ukraine.
Beaucoup de citoyens et de personnalités malgaches ont notamment manifesté leur déception par rapport à l’invitation des pays de l’Union européenne à être solidaire avec l’Ukraine à la suite de l’attaque russe sans que les pays membres de l’Union n’aient manifesté leur soutien aux Malgaches dans son interminable combat consistant à réclamer de la France la restitution des îles Éparses ».
Rappelons que pour les Malgaches, ces îles ont toujours fait partie de leur pays. D’ailleurs, des Malgaches y sont enterrés. Si les Malgaches n’avaient pas conscience que ces îles faisaient partie de leur terre, il n’y aurait pas de tombeau. Mais depuis 1960, la France continue d’administrer ces îles et saisit le matériel des pêcheurs malgaches qui travaillent dans des eaux que l’ancienne puissance coloniale considèrent comme relevant de sa souveraineté. Ceci cause un important préjudice aux pêcheurs, car ce matériel leur coûte une fortune et ils en ont besoin pour travailler. Leur prélèvement ne peuvent d’ailleurs causer un grand préjudice à la biodiversité, car ils travaillent de manière traditionnelle, ce qui n’a rien à voir avec les bateaux de pêche industrielle venus d’Europe qui opèrent dans les eaux de l’océan Indien.
Ce qui est « incomparable, et à ne pas mettre au même niveau et à la même dimension »que l’invasion de l’Ukraine est bien l’ampleur du préjudice subi par Madagascar aussi bien dans la durée que dans le nombre de morts malgaches beaucoup plus important que les victimes à déplorer en Ukraine, mais ce n’est sans doute pas ce que voulait dire le représentant de l’UE à Madagascar. Jusqu’à la destruction du Royaume de Madagascar par la France en 1896, par la loi d’annexion à la France votée par les députés français, ces terres étaient malgaches. La France créa alors la colonie de Madagascar en intégrant le Royaume avec les colonies de Nosy Be, Sainte-Marie et Diego Suarez déjà occupée.
Cette période fut marquée par la répression de plusieurs révoltes contre la colonisation. Le statut de l’indigénat fut alors imposé aux Malgaches qui n’étaient pas considérés comme des citoyens, et étaient taillables et corvéables à merci par les colons.
Deux ans après que de nombreux Malgaches eurent donné leur vie pour libérer la France de l’occupation par l’Allemagne, la puissance coloniale réprima violemment la révolte de 1947. La répression fit sans doute plus de 100.000 morts sur une population qui était alors de moins de 5 millions d’habitants. Toutes les victimes d’exécution sommaires enterrées dans des fosses communes n’ont pas été retrouvées, tandis que de nombreux Malgaches sont morts de faim dans les forêts en cherchant à fuir les colonnes infernales de l’armée coloniale qui brûlaient les villages et violentaient les habitants.
En 1958, lors de la création de la République autonome de Madagascar, les îles Eparses en faisaient partie au nom du principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Mais ce principe fut battu en brèche par la France deux ans plus tard, à quelques semaines du retour de Madagascar à son indépendance pleine et entière. La République de Madagascar ne pouvait exercer sa souveraineté sur la totalité de son territoire, en raison de cette décolonisation incomplète.
Le maintien de l’administration française sur ces terres empêche de refermer les blessures encore vivaces liées à la colonisation du pays pendant plus de 60 ans.
Aussi, affirmer en substance que l’on ne peut pas comparer l’invasion d’une partie de l’Ukraine à l’occupation d’une partie de Madagascar est une déclaration bien maladroite. A en croire les propos et les actes des dirigeants de l’Union européenne, la guerre en Ukraine est une agression horrible qui doit cesser. Mais la colonisation d’un pays provoquant plusieurs centaines de milliers de morts pendant 60 ans et sa décolonisation incomplète ne sont-elles pas pour le moins aussi horribles ?
Comment expliquer ce « deux poids deux mesures » ouvertement assumé qui ne grandit pas les dirigeants de l’Union européenne ? Comment alors peuvent-ils jouer aux étonnés quand des pays comme Madagascar décident de ne pas soutenir leur position ?
M.M.
Rapport sur les riches publié par l’Observatoire des inégalités
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