Maurice

Kréol Made in Mauritius

Festival International Kréol de Maurice
Défilé de mode à La Citadelle de Port-Louis

Témoignages.re / 5 décembre 2007

L’île Soeur regorge de talents artistiques qui méritent d’être valorisés. Dans le cadre du Festival International Kréol de Maurice, les projecteurs se sont justement braqués sur les créations hétéroclites de douze stylistes locaux représentant « l’art de vivre et le style créoles », lors d’un défilé de mode dimanche soir à La Citadelle de Port-Louis. Patchwork de musique péï, de poésie, de chant lyrique, de danse contemporaine : cette manifestation a traduit le plébiscite officiel d’une “créolité” atypique à Maurice qui se revendique avant tout moderne et universelle.

Reconvertie en espace culturel - comme beaucoup d’anciens bâtiments emprunts de l’histoire coloniale mauricienne -, la Citadelle (forteresse construite par les Britanniques au départ des Français pour parer leur éventuel retour) offre une vue panoramique sur la ville de Port-Louis. C’est en son coeur que se sont rassemblés près de 1000 invités venus assister à un défilé de mode dont l’orchestration n’a pas eu à rougir de celle proposée par les maisons de hautes coutures avec une touche volontairement originale et chamarrée en plus.

Expressions artistiques plurielles

Robes de soirées, smoking aux coupes indiennes, tenues sports wear d’inspiration occidentale et américaine, maillots de bains sur talons aiguilles, “fashion style”, paillettes et sensualité : bien que l’on cherche dans toutes ces créations la référence à un style vestimentaire créole, le talent, l’originalité, le maillage des genres étaient au rendez-vous de ce défilé mis en mouvement, avec beaucoup d’énergie et de professionnalisme par les chorégraphes Anna Patten et Sanedip Bhimjee. Juste un petit clin au pantalon moresse et à la robe séga qui n’a conservé que l’amplitude de son éventail, sans fleur ni froufrou.
C’est surtout dans les chants d’Eric Triton, de Menwar, dans les rythmiques de Ravanne Mélodie mais aussi dans les textes contés de Dev Virahsawmy qui ont tissé le spectacle d’une heure trente, que l’on a pu ressentir le frémissement de l’âme créole. La sublime voix de la cantatrice Véronique Zuel Bungaroo a joué avec brio le stimuli de la puissance pour capter une assistance conquise par une soirée qui s’est révélée un véritable succès, applaudimètre faisant fois.
Avant le spectacle, le sculpteur sur bois mauricien Philippe Edwin Marie, reconnu et connu dans son pays sous le nom de Pem, a joué de son talent pour les caméras de « Ô Quotidien » (RFO France). Ses oeuvres, exposées en hauteur sur un des épais et imposants murs de la cour interne de la bâtisse, ont été le gage de l’intention créole de la soirée (voir par ailleurs). De « Blues dans moi » à « Linité », les paroles des chansons d’Eric Triton ont eu un écho tout particulier dans le cadre de ce festival qui reprend aujourd’hui à son compte l’appel à l’union nationale que l’artiste défend depuis plus de 10 ans dans son pays. En coulisse, il nous confiera sa satisfaction que les autorités s’approprient enfin son message en faveur d’une société mauricienne oeuvrant pour l’union et non la division. Une reconnaissance officielle qui aura mis du temps. Mais l’artiste créole n’entretient aucune rancune, aucune rancoeur (le créole n’est pas vengeur, c’est bien connu). La volonté de sonner, même tardivement, le réveil des consciences est déjà un grand pas emprunt de promesse vers cette unité promise.

Stéphanie Longeras


Pem sculpte l’esclavage, ausculte la mémoire...

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Pem (photo TX)

... «  Pour dire ce qu’il y a à dire  »

Septuagénaire en pleine force de l’âge, cela fait 34 ans que Pem travaille le sycomore pour tailler dans le vif ses personnages, sculpter son inspiration attisée par le thème de l’esclavage. Le gaillard aux grands cheveux « Hendrixisés » était alors laboureur pour la municipalité de Port-Louis quand sa rencontre avec une racine a fait basculer sa vie. « J’ai laissé ma pioche, mon panier de côté, j’ai pris la racine pour la ramener chez moi. Je l’ai regardé toute la nuit et le lendemain, j’ai commencé à tailler dedans, sans savoir ce que ça allait donner. Finalement, c’est le visage de Nelson Mandela qui est apparu », explique l’artiste. Figure incontournable à Maurice, Pem a exposé aux quatre coins de l’île. Il a répondu à l’invitation du festival dimanche car c’était l’occasion pour lui de vraiment représenter la créolité.
Quand on lui demande ce qu’il a pensé de la soirée de dimanche, s’il a perçu le style créole, l’homme sourit et répond avec malice : « Sans Pem, pas de créolité. » Une façon, sans prétention mais avant tout avec humour, de valoriser son propre travail qu’il aimerait faire voyager. Maurice est malheureusement depuis toutes ces années son seul espace d’expression, de rayonnement national. Alors oui, le Festival International Kreol est pour lui une bonne chose, surtout s’il permet une meilleure reconnaissance de l’Art créole mauricien à l’extérieur. « Très bien » encore, si ce n’est que à la première édition du festival « on en a parlé à la radio, dans la gazette (journal) mais depuis, rien. » Enfin, le fait que Pem travaille sur le thème de l’esclavage n’est pas pour lui une façon de « chercher à diviser la population, mais de dire ce qu’il y a à dire. » De parler d’une histoire commune à tous le peuple mauricien et non pas seulement aux créoles, descendants d’esclaves arrachés d’Afrique et stigmatisés comme les porteurs d’une histoire encore déniée.

SL


Permettre aux artistes mauriciens de s’enrichir de contacts extérieurs

« 
C’est dommage que cela ne se fasse pas plus  »

Dans l’atelier de Pem au centre commercial de Caudan à Port-Louis, lieu incontournable de visite pour les touristes de passage, nous avons rencontré Françoise qui a, depuis plusieurs années, travaillé dans une fondation dédiée à spectacle à Maurice. Elle a assisté dimanche au défilé de mode à La Citadelle et ce fut pour elle « un grand bonheur que soit mis en avant tout ce potentiel artistique. L’art existe aussi à Maurice et pourrait également attirer les touristes, poursuit-elle. Mais on préfère trop souvent leur servir du folklore au détriment de vrais potentiels. » L’occasion de souligner encore que selon elle, la créolité est encore à créer, mais offre de formidable opportunités d’affirmer des talents qui « ne sont pas assez valorisés. » « Le Ministère de la Culture devrait mettre les touristes en lien avec ces véritables artistes, devrait aussi leur permettre de rentrer en contact et d’échanger avec les artistes extérieurs dans tous les domaines : danse, musique, arts plastiques... C’est dommage que cela ne se fasse pas plus. Il s’agit pourtant de développer notre richesse culturelle, nos potentialités artistiques. »

SL