Maurice

L’Île Maurice : une terre d’édition méconnue - 3 -

Témoignages.re / 31 août 2007

Le dixième anniversaire du National Library Act, créant la Bibliothèque Nationale de Maurice et du dépôt légal est l’occasion de faire un état des lieux de l’édition mauricienne et de son évolution durant cette période. En voici la dernière partie.

En interne, la vente des livres importés, dopée par l’absence de droits de douane, représente 55% du chiffre d’affaires des librairies mauriciennes (34) et concurrence fortement les ouvrages édités localement. C’est en particulier le cas des ouvrages anglophones (remises de 70% en moyenne du fait de leur tirage et leur origine, Inde, Singapour...) (35).
Il est difficile d’évaluer en pourcentage le nombre de touristes achetant des livres mauriciens dans les librairies de l’île. Le marché des boutiques d’hôtel est alimenté par les deux principaux fournisseurs de l’île que sont IPBD et CODIP. Les ventes sont assez faibles, la boutique du Sands, par exemple, admet une dizaine de ventes mensuelles. Néanmoins, malgré des prix généralement identiques aux autres librairies, le circuit touristique assure le succès de maisons d’édition comme Vizavi qui lui attribue 70% de son C.A. Les EOI, absentes durant longtemps de ce circuit, ne réalisent, pour leur part, que 5% de leurs ventes dans ce secteur et se consacrent beaucoup plus au marché scolaire (36). Depuis 1979, en effet, Maurice édite ses propres livres scolaires, situation assez rare dans les pays francophones du sud (37). Au niveau des écoles primaires du système public, du standard I au standard VI, 74 manuels, représentant chacun une discipline, ont été fixés. Chaque ouvrage est régulièrement réécrit tous les 8 à 10 ans. Depuis 2000, l’ensemble des ouvrages est réimprimé tous les ans sur appel d’offres, représentant un tirage total de 23.000 copies pour les Core subject (Français, Anglais, Sciences, Mathématiques) et un marché annuel d’environ 100 millions de roupies.
Dans le secondaire, une liste est dressée chaque année par le Ministère de l’Education (MIE), avec des ouvrages recommandés aux écoles et familles de faire leur choix. Le contenu de cette liste fait évidemment l’objet d’âpres négociations puisqu’elle fait bondir les tirages de ces ouvrages à 5.000 exemplaires en moyenne.
Ce marché, auquel se rajoute celui du parascolaire, est extrêmement important car ils représentent un potentiel de vente important pour les éditeurs. Les deux plus gros éditeurs mauriciens que sont les Editions de l’Océan Indien et Le printemps réalisent d’ailleurs l’essentiel de leur chiffre d’affaires édition dans le marché scolaire : 95% pour le premier, 70% pour le second. Cependant, la période de ce marché est très courte : environ trois mois qui représentent 60% du chiffre d’affaires de l’ensemble des librairies du pays. L’Express cite en exemple la librairie Bonanza qui, durant cette période cruciale, fait 1 million de roupies de chiffres d’affaires contre 40.000 à 60.000 Rs. mensuels le reste de l’année (38). Les livres scolaires occupent une grande partie du catalogue de ces maisons d’édition : au printemps, 120 ouvrages sur 165 sont des ouvrages scolaires et Les nouveautés de l’année 2006 vont dans le même sens : 16 nouveautés sur 23 de l’année 2006 sont de la littérature scolaire.
De fait, les maisons d’édition non scolaires rencontrent des problèmes récurrents (39) : Bartholdi est moribonde, La maison des mécènes a publié deux titres en 10 ans, Alma n’édite plus rien.

L’intervention des pouvoirs publics

La politique mauricienne en matière de soutien à la lecture et au livre constituerait un modèle pour bien des pays du sud : absence de droits de douane à l’importation, achats publics réguliers d’ouvrages locaux, généralisation des bibliothèques scolaires, création en 2007 d’un conseil national du livre et de la lecture .... Cependant, le soutien à l’édition locale reste fragmentaire, peu important et manque de visibilité aux yeux de l’opinion publique.
L’absence de TVA sur le livre, en vigueur depuis 1985, constitue une première mesure d’aide publique indirecte à la diffusion du livre. De ce fait, Maurice respecte scrupuleusement les accords de Florence (40) et le protocole additionnel de Nairobi qui stipulent qu’aucune mesure fiscale ne doit nuire à la libre circulation du livre dans les pays signataires. Une TVA de 15% est cependant toujours en vigueur sur l’importation de papier, de carton (pour les couvertures) et de machines à imprimer ce qui pénalise légèrement l’édition locale.
Le Ministère de la Culture dispose d’un fonds d’aide à la création éditoriale qui, à raison de 15.000 Roupies par ouvrage, a aidé 68 œuvres depuis deux ans. Cependant, les conditions sont assez draconiennes (les revenus des demandeurs ne peuvent excéder les 15.000 roupies) et les documents demandés sont assez stricts (certificat de mariage et de naissance de l’épouse du demandeur) (41).
Créé en 2003, le President fund for creative writing in english a aidé 7 auteurs anglophones à publier en leur allouant une somme pouvant aller jusqu’à 80 % des frais d’impression.
Certaines municipalités organisent des concours littéraires comme le prix Jean Fanchette, qui prévoit un fonds d’aide à la publication.
Enfin, des organismes paraétatiques comme Air Mauritius ou Mauritius télécom soutiennent de temps à autre des ouvrages locaux, la Collection Maurice, en est un exemple.
D’autres aides existent dans le pays par le biais de la coopération française, l’Organisation Internationale de la Francophonie (42) ou la Commission de l’Océan Indien (43).
En écrivant, éditant et imprimant, dans une certaine indifférence, avec, parfois, beaucoup de talents, les acteurs actuels de la chaîne du livre mauricien sont les dignes successeurs de leurs aînés. Par leur activité et leur travail, ils sont également l’âme de ce pays multiculturel. Par eux, l’Île Maurice diffuse un message original à donner au monde, message qui aurait « une autre fin que d’héberger des congressistes sucriers, de produire 600.000 tonnes de sucre ou simplement d’être l’île du dodo empaillé » (44), celui d’être un formidable laboratoire anthropologique, modèle pour le reste de la planète.

Christophe Cassiau-Haurie, Orane Fabien, Sophie Le Chartier

Centre Charles Baudelaire
Rose Hill - Île Maurice.
(Africulture)

(34) Nouveau départ pour les Editions de l’Océan Indien, Op. cit.
(35) Sur le manque de compétitivité du livre français à Maurice, voir 73% des sondés trouvent le livre français cher à Maurice sur http://www.eoi-info.com/index.php?action=article&id_article=496354
(36) Cf. deux articles dans L’express dimanche en décembre 2005 : Les manuels scolaires font leur rentrée et Rentrées scolaires : les manuels au rendez vous.
(37) Pour plus d’informations, A quand une édition scolaire africaine ? d’Hélène Kloeckner in Africultures N° 57.
(38) L’express du 05/11/2005
(39) Sur ce problème, Brigitte Masson, Editer à Maurice in Notre librairie, N°114.
(40) Accords non ratifiés par 17 pays francophones dont les Seychelles et les Comores.
(41) Le formulaire intitulé "Assistance scheme for artists" est disponible sur http://www.gov.mu/portal/site/mac.
(42) L’OIF a soutenu les premiers tomes de la série Tikoulou permettant à Vizavi de vendre à un prix intéressant.
(43) Commande de 2000 exemplaires d’A la découverte du lagon des éditions Vizavi, sur financement de l’Union Européenne. Une autre opération est en préparation avec Mammifères marins, sur financement des nations unis.
(44) Comment devenir un génie ? Malcolm De Chazal, Vizavi, 2006. pp. 261.