Maurice

La pauvreté au paradis

Témoignages.re / 16 février 2007

(Syfia Maurice) En marge de la réussite économique de leur pays, bon nombre de Mauriciens, descendants d’esclaves africains et malgaches, appelés "créoles", vivent encore dans une pauvreté extrême. Mais ils sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir de leur misère.

Père de trois enfants, Christophe Polimond vit avec sa famille dans une petite maison en tôle et bois construite sur les terres de l’État à Riche-Terre, un faubourg de Port-Louis, la capitale mauricienne. Sans eau courante ni électricité, ni ustensiles de base. Parfois, il obtient des petits boulots, la plupart du temps, il n’a rien à faire. Ses enfants ne vont pas à l’école. « La nourriture même est rare chez nous, comment voulez-vous que je les envoie à l’école ? Je cours la région pour trouver du boulot, mais c’est très difficile. Je n’ai pas le temps de m’occuper d’eux », lâche-t-il. Son épouse, elle aussi, sillonne les environs pour trouver de l’eau et quémander nourriture et vêtements.
De nombreuses familles issues, comme celle-ci, de la communauté créole vivent dans cette pauvreté extrême. Des volontaires au service d’ONG évoquent des situations encore plus dramatiques dans les foyers touchés par la drogue, la prostitution et autres misères sociales. Une étude du gouvernement publiée en octobre dernier fait le simple constat de la pauvreté dans l’île qualifiant de “pauvre” toute personne dont les revenus ne dépassent pas 60 euros par mois (le salaire mensuel moyen est d’environ 250 euros, Ndlr), mais sans nulle référence à l’appartenance ethnique. Mais pour les ONG et organisations sociales sur le terrain la grande majorité des pauvres est issue de la communauté créole qui représente un tiers de la population. Les deux autres composantes de la société mauricienne, les hindous (52%) et les musulmans (18%) s’en tirent très bien. L’éducation leur a servi de tremplin. Même ceux qui ont échoué dans leurs études ont pu s’en sortir voire s’enrichir dans le secteur agricole ou en créant des entreprises.

« Manque d’encadrement »

Jamaloudeen Guillaume, président du conseil de village de Terre-Rouge, qui compte de nombreuses familles créoles, analyse la spirale de pauvreté dans laquelle a été enfermée cette communauté : « Vivant dans la pauvreté depuis des décennies, ces gens n’ont pas su développer une culture de l’éducation. C’est ce qui leur manque le plus. N’ayant jamais été allés eux-mêmes à l’école, comment voulez-vous qu’ils comprennent la valeur de l’éducation ? » Des travailleurs sociaux citent d’autres faubourgs pauvres de la capitale et des cités ouvrières éparpillées dans l’île, où beaucoup d’enfants créoles ne sont pas scolarisés malgré la gratuité totale de l’enseignement et du transport scolaire. Un repas quotidien est également offert aux élèves des établissements du primaire classés en Zones d’Éducation Prioritaire (ZEP).
Pour Éric Mangar, responsable du Mouvement Auto-suffisance Alimentaire (MAA) qui lance des microprojets agricoles pour venir en aide aux démunis, ces gens souffrent d’un manque d’encadrement à long terme. « Nous avons remarqué qu’ils sont très passifs ; ils se découragent très vite et blâment leur destin. Ce sont, peut-être, des séquelles de l’esclavage », avance-t-il tout en estimant qu’il est très difficile pour les pauvres de sortir de leur misère, car « ils souffrent de trop de problèmes familiaux aigus qui les empêchent de se concentrer sur l’éducation ». « La seule chose à faire, selon lui, est d’éduquer les enfants et ensuite de les aider à créer des petites entreprises. »
Les choses ont commencé à changer dans ce sens. Beaucoup de Créoles ont tiré la leçon des émeutes de février 1999 quand ils s’opposèrent aux hindous, très proches du pouvoir. Cela n’a fait que renforcer la méfiance des autres communautés qui les accusent d’être paresseux et assistés. Les politiciens au pouvoir se sont alors éloignés subtilement des Créoles en les laissant dans leur misère.
Face à cette situation, affirme Yvon Brûlecoeur de l’ONG Watch, beaucoup de Créoles ont réagi. « Je constate qu’ils sont plus responsables maintenant ; les réussites scolaires de la part de leurs enfants, ces dernières années, le démontrent », déclare-t-il.

Fini l’amusement

De plus en plus de Créoles, selon lui, s’intéressent à “l’Empowerment Fund”, lancé l’an dernier par le gouvernement pour venir en aide aux pauvres qui veulent se lancer dans la création de petites entreprises dans tous les secteurs. D’autres se joignent aux projets de la MAA : production ménagère d’œufs ou fabrication d’articles en feuilles de pandanus, très demandés dans l’île. Nadège Thomas, 55 ans, élève vaches, chèvres, poules, etc. dans sa petite ferme attenante à sa maison de Bambous, dans l’ouest de l’île. Une réussite souvent citée en exemple.
Pour M. Brûlecoeur, les Créoles veulent maintenant travailler. « Auparavant, on ne les voyait jamais dans le secteur agricole. Ni dans les champs de canne ni dans les plantations de légumes. Aujourd’hui, on les voit vendre des légumes dans beaucoup de régions. Ils retournent graduellement vers la terre », témoigne-t-il. Signe des temps, le dernier séga intitulé “Plante Missie Plante Madam, tous dimounes plante” (Plantez Monsieur, plantez Madame, plantez tout le monde), invite au travail de la terre. Sortie en décembre dernier, elle a été élue meilleur séga de 2006. Quelques années plus tôt, c’est la chanson “Amize Créole” (Amusons-nous, les Créoles) qui avait été un succès.

Nasseem Ackbarally
(Sources Syfia International)