Maurice

Le sport à Maurice, élément de pouvoir

Témoignages.re / 26 décembre 2006

Le sport est toujours le reflet d’une société. Le cas de l’Ile Maurice ne déroge pas à la règle. La période à laquelle s’est intéressé Claude Calvini témoigne de la persistance des rapports tendus entre les communautés de l’Ile Maurice. Le sport demeure longtemps un moyen d’affirmer la domination des Blancs à l’île Maurice. Une situation qui commence à changer, lentement.

Claude Calvini, vous êtes l’auteur d’une thèse intitulée “Ile Maurice, évolution sociétale et structure du mouvement sportif entre communautés et communalisme”. Qu’elles sont les éléments qu’apporte votre étude ?

- La thèse montre qu’au sein d’une population organisée sur des bases communautaires, la structuration d’un mouvement sportif par des Franco-mauriciens et une élite créole relève de l’affirmation identitaire du groupe blanc ; celle-ci étant remise cause par la Constitution de 1947 et l’octroi du droit de vote aux majorités silencieuses d’origine indienne et africaine.

Après l’Indépendance de 1968, l’anachronisme de cette mainmise sur l’organisation sportive par une minorité est portée sur la place publique par les leaders politiques du M.M.M..

L’absence de problèmes communautaires dans les sports dans l’industrie sucrière et scolaire prouve que cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais relève de différents critères : pas de réelle volonté politique de changement des gouvernements Ramgoolam, le sport est devenu un élément de pouvoir, le sport communal est bien plus rémunérateur que son opposé.

L’élection d’Aneerood Jugnauth en 1982 atteste du poids de la culture sur les changements sociaux. Il faut attendre la forte personnalité du ministre Glover, la reprise de la croissance économique et la réussite populaire des Jeux des Îles de 1985, pour voir mettre fin à une organisation calquée sur le modèle colonial.

Mais l’analyse et l’histoire démontrent que la question communautaire ne se règle pas par une simple modification de statuts.

En quoi la Constitution de 1947 contribue-t-elle à donner du pouvoir au mouvement sportif ?
- Jusqu’en 1947, l’Ile Maurice est gérée par un Conseil Législatif dominé par les Britanniques, les Franco-mauriciens et des Métis (Elite créole). La majorité d’origine indienne (Hindous et Musulmans) est presque totalement ignorée.

Avec la Constitution de 1947, cette domination politique est remise en question. Le sport, réservé aux Blancs et aux Métis, est un élément parmi d’autres d’affirmation de ce statut dominant. Ils s’organisent alors en une fédération dont les règlements permettent de sélectionner les nouveaux membres. Cette fédération obtiendra les affiliations aux fédérations internationales et gèrera tout le sport d’élite mauricien.

En revanche, comment les Jeux des îles contribuent-ils à mettre fin à cette situation ? Et comment le sport, qui signifie compétition mais aussi jeu, peut-il être un élément de pouvoir ?
- Le gouvernement MMM de 1982 impose la fin du sport communal, c’est-à-dire des équipes à appellation communale, comme les Hindu Cadets, Muslim Scouts... Mais la MSA existe toujours et domine l’organisation du sport. Ses responsables ont intérêt à rester en place car ils ont acquis depuis 1946 un pouvoir important. Pouvoir économique mais surtout politique et de prestige. Reconnue par le Comité International Olympique, les Fédérations Internationales, la MSA est une vitrine de l’Ile Maurice à l’étranger.

Les dirigeants de la MSA appartiennent au monde des finances mauriciennes, comme les sucriers, ou sont proches du Parti Travailliste. Malgré la critique de cette situation par les responsables du MMM, les 2 Premiers ministres de ce parti, en 1982 et 1983, n’oseront ou ne pourront supprimer cet organisme.

Seul Michael Glover, avec son Sport Act de 1984, osera mettre fin à cette domination. Sa connaissance du monde sportif, l’aide d’un coopérant français et une certaine diplomatie permettent d’oser cette mutation. Attendu dans son organisation des Jeux de 1985, l’immense réussite de ces derniers assied son autorité et son prestige, et conforte, par corollaire, la mise en place de la loi, au détriment de la MSA.

Le sport, dîtes-vous, est le reflet de cette société de 1945 à 1985...
- Oui, toutes les études scientifiques montrent que le monde sportif est le reflet d’une société. L’Ile Maurice ne déroge pas à la règle. Derrière le vernis de la société “arc-en-ciel” perçue par le touriste, les relations intercommunautaires sont particulièrement tendues. Rien à voir avec La Réunion. Les émeutes ethniques de 1968, par exemple, ne sont qu’une petite partie visible de ce problème sous-jacent dans le quotidien mauricien sur la période analysée.

Entre 1945 et 1985, la société mauricienne est compartimentée : Blancs franco-mauriciens, Métis (classés parfois en pourcentage de sang “noir”. On peut être un 97%, c’est-à-dire avec 3% de sang “africain ou indien”), Créoles d’origine africaine, Sino-mauriciens, Musulmans et Hindous (ces derniers étant divisés par les 4 castes existant à Maurice).

Le sport organisé par la MSA s’appuie sur les communautés, d’où l’expression de sport communal. Les matchs entre équipes communales remplissent le stade de la MSA, le stade George V de Curepipe. Ce n’est pas le cas des autres rencontres. Sur la période, le sport permet de voir la réalité de la société mauricienne.

Comment expliquer la différence entre les jeux communaux et les jeux en entreprise/scolaire ? Quels sont les intérêts en jeu ?
- La différence tient essentiellement aux objectifs. Le sport communal organisé par la MSA est rémunérateur. Certains responsables ont investi dans l’organisation et désirent en tirer profit. D’autres y trouvent des avantages comme le prestige, les voyages à l’étranger...

L’organisation dans l’industrie sucrière relève du paternalisme industriel. On crée des conditions favorables au bon fonctionnement de l’usine et au bon rendement. Le fait important est que cette organisation prouve qu’un sport multicommunautaire, toutes classes sociales confondues, est possible.

Le sport scolaire est organisé par des professeurs appartenant aussi à la MSA, mais qui critiquent son monopole depuis les années 60. L’objectif est le bien-être et le plaisir des élèves. Il est uniquement basé sur le bénévolat. Les championnats scolaires sont très populaires et même parfois retransmis en direct par la télévision (dont le directeur de l’époque est un haut responsable de la MSA !). Mais il n’y a jamais d’incidents interethniques. Les quelques problèmes rencontrés par le sport scolaire traduisent une lutte des classes (collèges privés élitistes contre collèges publics) et non une lutte “des races”.

En conclusion générale, il apparaît que le sport communal entre 1945 et 1985 aurait pu ne pas exister et donc ne pas conforter une situation sociale potentiellement explosive. Le sport aurait pu n’être que le reflet des tensions interethniques sous-jacentes. Par intérêts économiques pour certains, désir de prestige pour d’autres, et surtout par absence de volonté politique de casser une organisation d’origine coloniale, le mouvement sportif mauricien de la MSA a conforté cette situation et lui a même donné une aura dont le pays se serait bien passé.

Aujourd’hui, quelle image de la société reflète le sport mauricien ?
- Je n’ai pas du tout travaillé sur les années post 1985.
Les relations sociales mauriciennes évoluent très lentement. Les notions de nation mauricienne et de mauricianisation de la société permettent de percevoir une unité qui n’existait pas auparavant. Mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Le sport semble concrétiser cette situation. Les Mauriciens se retrouvent derrière certaines vedettes du sport, comme Buckland ou Milazar, mais le championnat de football régionalisé et non communal voit ses matchs boudés par les spectateurs. Les lois ont supprimé le sport communal, mais les comportements évoluent plus lentement.
Quelques événements nous rappellent que les relations ethniques ne sont toujours pas comparables à celles de La Réunion. Deux cas précis : en 1999, à la mort du chanteur Kaya, le stade de football devient immédiatement lieu d’affrontements interethniques ; et en 2006, lors de la rencontre de Coupe d’Afrique des Nations en septembre (ou août !) : Maurice-Tunisie. Les supporters mauriciens musulmans ont encouragé leurs coreligionnaires tunisiens plutôt que l’équipe nationale, majoritairement créole !!

Entretien Edith Poulbassia