Monde

« Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! »

Tribune publiée dans « Le Monde » à l’occasion de la tournée d’Emmanuel Macron en Afrique de l’Ouest

Jean / 29 novembre 2017

Souvenons-nous : la Commission Culture Témoignages avait invité Jean Ziegler. Au terme de son exposé, il concluait que le salut de l’Afrique résidait dans sa déconnexion d’avec l’Europe et singulièrement de la France. C’était il y a 25 ans. La vie ne semble pas l’avoir démenti. Bien au contraire. L’Afrique continue d’être vassalisée par le service d’une dette pourtant plusieurs fois remboursée.

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Les récents articles envoyés relatifs à l’affaire de Bouaké et au renversement de Laurent Gbagbo, le désastre libyen découlant de l’intervention franco-britannique, les incessantes difficultés créées au Tchad, Cameroun, Mali, Niger, Côté d’Ivoire, etc, tout cela dure depuis 1961 et, tandis que nos grosses entreprises en retirent d’énormes bénéfices [dont quelques miettes sont utilisées pour asservir quelques dirigeants], ce sont les Africains qui paient l’addition et font le macabre décompte de leur jeunesse engloutie en Méditerranée, dans les océans Atlantique et Indien ou ensevelie au Sahara ou encore captive et réduite en esclavage par des bandes armées par l’Angleterre, la France et les USA.

Et tout l’Occident s’en moque.

« Plus grave encore, dans quelle mesure l’externalisation des frontières de l’Europe a-t-elle transformé les Etats maghrébins en garde-chiourmes de l’Occident, attisant par là même le vieux fond négrophobe et non interrogé de leurs sociétés, puis canalisant et détournant leur propre ressentiment contre le mauvais objet, les Négro-Africains que ces Etats enferment dans des camps de fortune, dont ils se débarrassent en plein désert à la manière de déchets, lorsqu’ils ne les exposent pas à des pogroms et aux trafics d’un autre âge ? »

Et vient alors la conclusion confirmant les vues de Jean Ziegler :

« Plus que leurs aînés, les jeunes Africains savent que la survie de l’Afrique ne dépend pas de la France, tout comme la survie de la France ne devrait guère dépendre de l’Afrique. Elles ont compris que le fait d’avoir eu, à un moment donné, un passé en commun ne nous condamne pas à envisager un futur ensemble, surtout si ce futur doit se construire à notre détriment. »

Quand une nation — la France — refuse toutes les occasions historiques de faire le bilan de siècles de colonisation indirecte puis directe, quand elle cultive à ce point l’arrogance d’une illusoire toute puissance, comment s’étonner qu’un jour ses victimes, toujours plus conscientes du formidable dynamisme de leur continent, lui tournent le dos ?

Jean


Extraits du Monde

Le dernier locataire de l’Elysée, que la presse de son pays surnomme Jupiter, s’apprête en effet à prononcer son discours sur l’Afrique à Ouagadougou, mardi 28 novembre. Comme il l’a d’ores et déjà montré s’agissant des Africains, il a la condescendance facile.

Tout cela, oublions-le un instant. Mettons de côté les éventuels malentendus, les affects colériques, voire l’indignation. Un fait néanmoins demeure : la relation avec la France a été et reste problématique pour les Africains.

A ce titre, elle doit faire l’objet d’un examen sans complaisance, d’une réflexion approfondie et indépendante tournée vers le futur.

En effet, plus d’un demi-siècle après les indépendances, la France n’est-elle pas, de tous les Etats occidentaux, celui dont les interventions dans ses anciennes colonies, multiformes et répétées, prêtent le plus à controverse ?

N’est-elle pas, de toutes les grandes et moyennes puissances, celle qui subit de plein fouet l’aversion d’une part importante de l’opinion africaine ?

Au demeurant, ne l’accuse-t-on pas de tout et de son contraire, ce qui ne la condamne guère a priori, mais ne la disculpe en rien non plus ?

Sa présence sur le continent constituerait, dit-on, une menace pour l’autonomie de nos peuples et leur soif d’autodétermination. Tantôt elle entraverait le rythme et la direction que devraient prendre les transformations dont nous avons tant besoin, tantôt elle imprimerait, de par ses actions, un cours paroxystique à ce processus, comme ce fut le cas hier lors du génocide des Tutsi au Rwanda, et comme cela risque d’être le cas demain, à la faveur de ce qui se trame en ce moment dans la bande sahélo-saharienne.

Puissance parasitaire, elle vivrait sur le dos de l’Afrique et ne devrait son rang dans le monde qu’au rapport d’extraction scellé avec les élites locales au moment de la décolonisation – rapport sans cesse reconduit sous des formes qui ne trompent plus personne. D’où, au sein des classes éduquées et de la jeunesse politisée, lassitude, raidissement et appels stridents à la rupture et au désengagement.

Vieux fond négrophobe

Il y en a qu’étonne encore cette perception négative. L’arrogance inconsciente du mépris aidant, d’autres nient l’existence même d’un problème et préfèrent tout balayer du revers de la main.

Le recul est pourtant indubitable, et de veau d’or, il n’en est plus. L’aversion, récemment, ne s’est-elle pas cristallisée sur le franc CFA, précipitant des mobilisations transnationales contre cette monnaie désormais prise dans les mailles d’un procès en illégitimité qui n’est pas prêt d’être clos ?

Devons-nous, par ailleurs, faire semblant de ne point entendre la clameur qui monte, s’agissant du rôle qui lui est imputé dans la destruction de l’Etat libyen, laquelle aurait accéléré les dynamiques de désagrégation dans l’espace sahélo-saharien ? Ou encore les dénonciations répétées de sa politique migratoire et l’établissement de centres de triage humain à l’intérieur même des frontières de pays africains formellement souverains ?

« Dans quelle mesure l’externalisation des frontières de l’Europe a-t-elle transformé les Etats maghrébins en garde-chiourmes de l’Occident ? »

Plus grave encore, dans quelle mesure l’externalisation des frontières de l’Europe a-t-elle transformé les Etats maghrébins en garde-chiourmes de l’Occident, attisant par là même le vieux fond négrophobe et non interrogé de leurs sociétés, puis canalisant et détournant leur propre ressentiment contre le mauvais objet, les Négro-Africains que ces Etats enferment dans des camps de fortune, dont ils se débarrassent en plein désert à la manière de déchets, lorsqu’ils ne les exposent pas à des pogroms et aux trafics d’un autre âge ?

Très nombreux, ces griefs ne sont donc pas que symboliques et tout ne se ramène pas a une affaire d’affects contrariés.

Dans la plupart des cas, c’est l’ordre géopolitique sorti tout droit de la colonisation et la place subalterne qu’y occupe l’Afrique qui sont remis en cause. L’on ne saurait comprendre autrement la dénonciation des accords secrets et inégaux qui autorisent l’implantation de bases militaires chez nous et ratifient l’immixtion de la France dans les affaires internes de ses ex-colonies. Dans d’autres cas, la condamnation porte sur le soutien forcené qu’apporte le pays des Lumières aux potentats les plus obscurantistes de la région.

Pour le reste, grossie, déformée ou non, la présence française en Afrique fait l’objet d’une dispute objective et il ne sert a rien de prétendre le contraire.

Dans la poursuite de ses intérêts en Afrique, la France a, depuis l’époque coloniale, clairement choisi ses alliés locaux. En règle générale, il s’agit non pas des peuples eux-mêmes ou encore des sociétés civiles, mais de potentats souvent cruels et sanguinaires.

L’un des procès les plus significatifs intentés contre la France par les nouvelles générations d’Africains est d’avoir lié son sort à celui de classes dirigeantes qui n’hésitent pas à spolier l’essentiel de ce dont leurs peuples ont besoin pour créer et entretenir, chez eux, les infrastructures d’une vie humaine libre de toute humiliation, qu’il s’agisse des richesses de leurs sols et sous-sols, des ressources nécessaires à la production artistique et symbolique, ou des conditions anthropologiques de leur dignité. Héritière directe de l’ère du protectionnisme, de l’expansion coloniale et du racisme conquérant, cette politique aura surtout servi, depuis le XIXe siècle, de béquille au pirate, à l’aventurier et au bon samaritain, pour ne rien dire de la caravane armée et du chasseur d’hommes, du trafiquant d’esclaves et des compagnies concessionnaires aujourd’hui repeintes aux couleurs du jour.

Elle aura beau régner grâce à la crainte et à la corruption, la France n’a, dans ses ex-colonies d’Afrique, aucune puissance intrinsèque hormis celle que nous lui avons cédée. Tant que, dans ce rapport, nous lui permettrons de mettre chaque fois la plus grande part de son côté, rien ne changera.

« La France n’a, dans ses ex-colonies d’Afrique, aucune puissance intrinsèque hormis celle que nous lui avons octroyée. Tant que, dans ce rapport, nous lui permettrons de mettre chaque fois la plus grande part de son côté, rien ne changera »

Etablir un bon diagnostic suppose finalement de prendre acte d’événements culturels majeurs dont on ne mesure pas encore toutes les implications pour le futur des relations franco-africaines.

Et d’abord, à supposer qu’elle se soit jamais retrouvée dans cette position, la majorité des Africains n’attend plus, aujourd’hui, grand-chose de la France. Il reste à faire le pas suivant, c’est-à-dire comprendre qu’il n’y a rien à attendre du reste du monde que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes.

Achille Mbembé et Felwine Sarr dirigent Les Ateliers de la pensée de Dakar. Ils ont coédité Ecrire l’Afrique-monde (Paris, Philippe Rey, 2017).