APE : alerte générale sur les emplois à La Réunion, résultat de l’aliénation
9 juin, parRisque d’anéantissement des emplois liés à la production de richesses à La Réunion
Andalousie du sud
28 août 2008

Le sud de l’Andalousie constitue depuis une vingtaine d’années un miracle économique ; et aussi une zone grise et floue, à la limite d’une forteresse Europe qui s’arrange avec efficacité et unanimité d’un traitement quasi féodal de la main-d’oeuvre et d’une fuite en avant écologique suicidaire. Et ce par deux activités qui, dans un souci commun de rentabilité éclair, profitent jusqu’à épuisement, au plus vite et coûte que coûte des ressources disponibles : l’industrie du tourisme, qui, par toutes les manières possibles (déclassement de zones protégées, requalification de terrains non constructibles...) a bétonné les côtes méditerranéennes de complexes pharaoniques ; et l’agriculture intensive, avec ses serres qui ont poussé sur 40.000 hectares, dont la moitié autour d’El Ejido (1000 habitants en 1960, 50.000 aujourd’hui). Enfonçons-nous dans les terres, et visitons la "mer de plastique", zone de non-droit complet.
A une demi-heure d’El Ejido, un détour en voiture par la zone des serres donne la mesure : du plastique à perte de vue, une étendue géométrique immense, quadrillée par des routes rectilignes sans indications ; un gigantesque labyrinthe de bâches construit sur une terre aride et désertique. En milieu d’après-midi, heure de la pause, on tourne un peu et on finit par trouver, ici et là, des constructions greffées aux serres : petits bidonvilles de bois, carton et plastique, abris dépotoirs à l’hygiène de fortune (pas d’eau, pas de lumière, pas d’électricité), avec à proximité des groupes d’hommes uniquement, majoritairement maghrébins. Ils n’ont pas vraiment l’habitude des visites - sauf de la police - et c’est avec une curiosité bienveillante qu’ils nous accueillent ; l’un d’eux nous invite à entrer chez lui, ouvre une porte (fermée à clé) qui donne sur une dizaine de mètres carrés d’intimité recréée, entre quatre paillasses, un miroir et un coin cuisine. Sur la porte de l’abri d’à côté, une inscription à la craie, en arabe : "coiffeur".
Le profit dévore les hommes...
Ils ont tous la même histoire : venus chercher fortune en Europe, débarqués clandestinement en Espagne, ils trouvent un travail sur place... et y restent jusqu’à l’hypothétique régularisation. Ils font partie des 90.000 immigrés (d’Amérique latine, du Maghreb, d’Afrique noire et d’Europe centrale) qui se retrouvent dans la région pour la saison agricole. Sans papiers, ils sont à la disposition des grands propriétaires fermiers qui les emploient à la tâche. Pas de contrat de travail, aucune sécurité d’emploi, pas de protection sociale, aucun droit. Ils dorment dans des bâtiments en ruine, dans les entrepôts d’engrais ; d’autres construisent avec rien ces cabanes improvisées. Indispensables au "miracle économique", ils sont tolérés tant qu’ils restent invisibles : peu ou pas d’espaces collectifs, ni de représentations, centres-villes quasi interdits, et la police, par un harcèlement continuel, se charge d’y veiller. Intégration zéro.
Discrimination, répression, négation des droits les plus élémentaires assurent évidemment l’adaptabilité de la main-d’œuvre. Le revers de la médaille, ce sont les regrettables vagues médiatiques provoquées par d’inévitables excès : violences verbales et physiques, ratonnades, émeutes racistes (on se souvient de celles qui ont secoué El Ejido pendant trois jours, en février 2000), assassinats (comme celui en 2005, dans la même ville, de Hosni Azzouz, ouvrier marocain et militant au SOC). Et depuis les mouvements de protestation des sans papiers des années 2000 et 2001, les employeurs ont diversifié leur main-d’oeuvre, privilégiant une nouvelle population, différente par sa langue, ses habitudes : des femmes venant d’Europe centrale. Non organisées, et encore moins chères ! De nombreux travailleurs maghrébins sont restés sur le carreau, du coup disponibles... pour les moments de grosse production.
... et la planète
Ils œuvrent sur la cueillette et le conditionnement de fruits et légumes : poivrons, tomates, aubergines, fraises... Toute une agriculture hors-sol intensive aux techniques très poussées qui épuise dans une course en avant les ressources naturelles : irrigation massive qui provoque un assèchement des nappes phréatiques (au point que l’eau doit être amenée du nord) ; utilisation forcenée d’engrais et de pesticides qui provoque pollution et maladies diverses... L’absurdité écologique est complète avec les milliers de kilomètres parcourus ensuite en camion, pour le plus grand plaisir des consommateurs de l’Europe entière, qui retrouvent ces produits dans les bacs de la grande distribution, qui est en fait le maillon principal de la chaîne. La grande distribution, entreprises transnationales qui étouffent le circuit alimentaire local et le réseau de distribution de proximité en vendant toute l’année des aliments sans goût ; qui prétendent installer des normes sanitaires sur les conditions de production (limites sur l’utilisation des pesticides, etc), mais imposent des rythmes de production élevés ; qui pressurent producteurs, fournisseurs et surtout travailleurs agricoles, seule véritable variable d’ajustement, pour faire des marges fabuleuses.
Pour ne pas laisser faire !
Sur le territoire de l’Union, un système d’exploitation effrénée d’êtres humains et de ressources naturelles mis en place pour satisfaire aux exigences de multinationales parmi les plus puissantes en Europe, avec la complicité de grands propriétaires. Des conséquences nombreuses, et sur tous les plans : mise en concurrence et tensions entre populations, dégradation des droits sociaux, gestion des ressources à (très) court terme, mais aussi destruction de tissus locaux, détérioration de la qualité alimentaire... La mer de plastique est un camp de travail aux murs aussi infranchissables qu’invisibles. Elle est aussi un espace emblématique qui dénonce notre vie de productivisme et de gaspillage, notre facilité à intégrer l’esclavage comme rouage indispensable de la richesse occidentale - avec, à l’arrivée, des cohortes de caddies poussés dans les supermarchés, remplis de produits alimentaires industriels (poulets de batterie, tomates andalouses, perches du Nil...). Le haut-le-cœur n’est pas loin !
Sur place, peu osent défendre ces travailleurs et dénoncer la situation. En première ligne se bat le Sindicato de Obreros del Campo, membre du réseau Via Campesina : « Le SOC existe depuis plus de 30 ans », raconte Federico, permanent du syndicat ; « surtout dans la partie orientale de l’Andalousie. Nous nous battons pour les droits des saisonniers dans les latifundias. Le syndicat s’engage pour une réforme agricole, nous luttons pour l’occupation des terrains des latifundias ou de l’Etat qui ne sont pas utilisés : on les occupe en y formant des coopératives de journaliers. On travaille aussi pour l’agriculture écologique : notre but est de maintenir la vie à la campagne, et empêcher la politique européenne qui essaie de remplacer l’agriculture paysanne par l’agriculture industrielle ». Le travail du SOC (activités de conseil, démarches administratives et action syndicale, défense contre les agressions racistes...) lui a régulièrement valu d’être la cible de menaces, d’intimidations, voire de saccages de ses locaux. Ce qui ne les empêche pas de mener des campagnes régulières, avec l’aide financière d’un réseau européen (syndicats et fondations, Forum Civique Européen, Attac Méditerranée...), pour assurer leur indépendance et leur visibilité, en particulier par l’ouverture de nouveaux locaux dans la région.
Où que l’on soit, il existe heureusement des moyens de lutter : aider le SOC (dans ses appels réguliers à soutien financier) ; répondre aux campagnes européennes, chercher les alternatives à l’emprise de la grande distribution, et soutenir les initiatives solidaires de relocalisation du circuit alimentaire, telles que les AMAP. Et surtout, ne pas laisser cette zone dans l’ombre et le silence, car ici comme souvent, l’isolement et première condition pour perpétuer...
Rémi Daviau, Extrait de la Lettre d’Attac 45 n°42 (été 2007)
http://www.local.attac.org/attac45/spip.php?article328
Risque d’anéantissement des emplois liés à la production de richesses à La Réunion
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