Haïti

Bicentenaire sous tension

Cérémonies de l’indépendance

5 janvier 2004

Les banderoles déployées dans Port-au-Prince avaient beau vanter la gloire du président Jean-Bertrand Aristide, et clamer l’unité du pays, les cérémonies, organisées vendredi à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, se sont déroulées dans un climat de tension et de division. Cet anniversaire a renforcé les fractures existantes dans le pays entre un président contesté et une large opposition de représentants de la société civile, qui exige, depuis des mois, sa démission. Les pro et anti-Aristide ont donc célébré chacun de son côté l’anniversaire de la proclamation de la première République noire.
Après avoir prononcé un discours dans la capitale, le chef de l’État s’est envolé vers Gonaïves. Ville doublement symbolique puisque l’indépendance y fut proclamée et qu’elle est, ces derniers mois, le haut lieu d’importantes manifestations antigouvernementales. Lors de ses allocutions, le président a multiplié les rappels historiques pour récupérer les références identitaires de l’île, devant un parterre d’officiels où peu de chefs d’État étaient présents.
La France, ancienne puissance colonisatrice, avait assuré un service minimum en envoyant une délégation de parlementaires. Il faut dire que ses relations avec Port-au-Prince sont des plus froides depuis que Jean-Bertrand Aristide réclame 21 milliards de dollars de réparation à la France, somme correspondant, selon lui, aux 90 millions de francs or payés à l’époque par l’île en échange de son indépendance.
Quant aux États-Unis - autrefois amis inconditionnels d’Aristide - ils étaient représentés par leur ambassadeur. Une distance diplomatique qui en dit long sur la mise à l’écart de la scène internationale d’Aristide.
L’époque du prêtre des bidonvilles haïtiens prônant le changement et l’espoir est révolue. Aristide renvoie désormais l’image d’un homme incapable de résorber la misère galopante du pays, s’accrochant à son pouvoir au prix d’exécutions sommaires et d’expéditions punitives.
L’opposition, qui boycottait les festivités officielles, a déposé une gerbe sur la place des Héros après avoir une nouvelle fois manifesté dans les rues pour réclamer le départ de Jean-Bertrand Aristide.

Un espoir déçu
"Jésus, Haïti, Aristide, le credo du peuple haïtien", proclamaient, vendredi, les banderoles officielles érigées à Port-au-Prince pour célébrer le bicentenaire de l’indépendance d’Haïti. Mais le credo doit avoir un goût amer pour les Haïtiens dont les deux tiers de la population vivent sous le seuil de pauvreté. Jean-Bertrand Aristide, successivement l’espoir puis le cauchemar d’un peuple.

L’espoir quand, en 1990, "le prophète des bidonvilles" accède à la présidence de la République avec plus de 67% des suffrages. En portant ce prêtre de trente-sept ans au pouvoir, les Haïtiens qui le surnomment affectueusement "Titide" croient, sans doute, ouvrir une ère nouvelle pour leur pays meurtri par les décennies de dictature des Duvalier, père et fils.

L’homme, qui se réclame alors de la théologie de la libération, ne gouvernera que quelques mois. Le 30 septembre 1991, un coup d’État le contraint à l’exil aux États-Unis. Rétabli dans ces fonctions en 1994 à la suite d’une intervention militaire américaine sous mandat de l’ONU, il tourne rapidement le dos aux idéaux qu’il incarnait. Suppression de la Chambre des députés, concentration des pouvoirs, création d’une milice tout aussi sanguinaire que les tristement célèbres "tontons macoutes" de ces prédécesseurs, le président est, selon les mots de l’un de ses principaux opposants, André Apaid, « devenu un Bokassa ».


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Témoignages - 82e année


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