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par le Dr Raymond Vergès

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Comment lui résister et comment en sortir ?

Crise du capitalisme néolibéral

mardi 20 mai 2008


La crise des subprimes, à l’été 2007, a révélé la crise internationale de la dette privée. Ses répercussions seront profondes et durables.
Dans “Banque du Sud et nouvelle crise internationale”, Eric Toussaint, Président du Comité de Belgique pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM), membre du Conseil international du Forum Social Mondial (FSM) et Docteur en sciences politiques, réunit les facteurs qui montrent combien le monde est en train de « changer de base ». Du moins, il n’en a jamais été aussi près.
Au moment où la crise des subprimes révèle l’ampleur de la crise du capitalisme néolibéral, l’initiative prise par 7 pays d’Amérique latine de créer une Banque du Sud pourrait jeter les bases d’une autre architecture financière internationale. C’est ce qu’expose l’auteur dans ce livre clair et synthétique, accessible aux non initiés, pourvu qu’ils veuillent faire l’effort de comprendre le monde économique contemporain.


Pour qui veut rester vivant, dans ce monde de brutes, ce petit livre est indispensable*. Chacun fait comme il veut, mais en ce qui me concerne, j’ai commencé par la fin : les deux chapitres qui expliquent l’explosion des bulles financières, et la construction spéculative d’un château de cartes géant qui a commencé à dégringoler... Cela n’a rien de drôle, vraiment, même si l’on veut sincèrement voir la fin de ce monde injuste et l’avènement d’une nouvelle construction, il faut aussi comprendre que dans l’état d’interconnexion où sont aujourd’hui tous les pays de la planète, l’émergence d’une alternative a besoin d’une stratégie concertée et de solidarités. La conscience sociale et politique de chacun se doit d’être en alerte, dans le monde actuel, si nous voulons appuyer des réponses justes aux situations de crise du monde contemporain. Qui peut rester insensible et inerte devant les “émeutes de la faim” ? L’idée que les “mécanismes financiers” qui en sont à l’origine pourraient se prolonger est insupportable. Et c’est en cela que le livre d’Eric Toussaint permet de mieux comprendre le monde actuel.

Il donne notamment une description de la chaîne spéculative qui, entre 2004 et 2007, a acculé plusieurs banques américaines (Bank of America, City Group, Wachovia, Morgan Stanley et Meryll Lynch) ainsi que Deutsche Bank et l’Union des Banques suisses (UBS) à assumer les dettes énormes cumulées par des sociétés financières (SIV - Structures Investment Vehicles) qu’elles avaient elles-mêmes créées pour le renflouement de titres hypothécaires en perte de valeur. Les seules banques américaines (USA) ont assumé au moins 280 milliards de dollars de dettes en provenance de ces sociétés spéculatives, entre août et octobre 2007.
Résultat : 2 millions de procédures de saisies pour impayés en 2007, des foyers endettés en moyenne à 140% et des défauts de paiement qui, depuis octobre 2007, ne se limitent plus à l’immobilier, mais concernent aussi les crédits d’achat de voiture et les cartes de crédit. La crise s’est étendue à tout le marché de la dette. La dette privée des entreprises, en particulier, s’est considérablement étendue ces dernières années.
Les deux chapitres de la fin (ch. 9 : Explosion des bulles de la dette privée et de l’immobilier au Nord et ch. 10 : Le monde comme il tourne) montrent de façon très détaillée comment cette crise prouve « l’échec fracassant du modèle capitaliste néolibéral ». Il ne s’agit pas là d’une affirmation idéologique péremptoire : l’échec et la crise sont reconnus par les plus honnêtes des chroniqueurs financiers. Elle est surtout, malheureusement, tangibles pour des dizaines et des dizaines de milliers de foyers américains ruinés par une politique de crédit irresponsable.
Mais la difficulté est d’en sortir. « Tant que les grands argentiers de ce monde seront aux manettes de cette mondialisation néolibérale, ce sont les peuples qui paieront pour sortir de la crise. Les solutions sont donc à chercher ailleurs... ».
L’auteur relève 10 facteurs - certains inquiétants, d’autres porteurs d’alternatives - qui montrent que la situation économique mondiale est en train de changer depuis 2-3 ans, par rapport à ce qui prévalait dans les 25 dernières années. « Fin 2007, les pays en développement (PED) détiennent ensemble plus de 4.600 milliards de dollars (selon le FMI) comme réserve de change, tandis que les pays les plus industrialisés détiennent moins du tiers de cette somme ». Ces PED recoupent grosso modo ce que la diplomatie chinoise appelle depuis les années 74-77 le dernier des « trois monde », à savoir l’Asie à l’exception du Japon, l’Afrique et l’Amérique latine. Tout dépend beaucoup de la façon dont ces pays en développement utiliseront leurs réserves.

Dans la première partie (Genèse d’une nouvelle architecture financière internationale), le chapitre 1 (Pourquoi une Banque du Sud ?) explique pourquoi il faut en finir avec la Banque mondiale et le FMI, responsables de l’endettement public des pays du Sud. Il rappelle que des conditions, à la fois économiques et politiques - notamment en Amérique latine - permettent la construction d’une Banque du Sud et d’un Fonds monétaire du Sud. Certaines conditions le permettent... mais les dirigeants du Sud sauront-ils faire front et les exploiter ? C’est peu sûr, comme l’explique aussi cette partie de l’ouvrage.
Ils pourraient prendre « cette initiative émancipatrice de portée internationale »... mais le feront-ils ?

Ceux qui ont eu des gestes émancipateurs, par rapport à la dette publique des pays en développement, ont subi les foudres des institutions dominantes. Le chapitre suivant (Banque du Sud contre “consensus de Washington”) rappelle la bataille du ministre équatorien de l’Économie contre la Banque mondiale, son limogeage et... son élection l’année suivante (2006) à la présidence du pays, qui fut suivie de l’expulsion du représentant de la Banque mondiale d’Equateur. La rébellion enfle en Amérique latine, depuis l’élection d’Hugo Chavez à la présidence du Venezuela, en 1998 -, ce qui laisse penser à la possibilité d’une alternative.
Mais laquelle ? Deux évolutions différentes ont émergé en Amérique latine. A l’initiative de l’Argentine et du Venezuela, a été créée en décembre 2007 une Banque du Sud à laquelle sont associés la Bolivie, l’Equateur, le Paraguay, le Brésil et l’Uruguay. Mais l’Equateur est arrivé avec des propositions différentes (notamment la création d’une monnaie régionale, pour sortir de la dépendance au dollar), et l’élection récente de Fernando Lugo à la présidence du Paraguay renforce le camp de l’opposition au néolibéralisme. L’autre tendance forte est celle du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay), qui a signé depuis décembre 2007 un traité de libre commerce avec Israël. Et la question se pose de “quelle tendance - le Mercosur néolibéral ou la Banque du Sud - va emporter l’adhésion des pays du sous-continent et se montrera le plus capable de réaliser leur intégration régionale ?"
Cette première partie fait aussi le point sur les mouvements sociaux générés par l’étranglement des populations et sur la crise du FMI et de la Banque mondiale.
La deuxième partie approfondit les « trois expériences phares » de l’Equateur, du Venezuela et de la Bolivie. La troisième est celle par laquelle nous avons commencé (le survol de l’économie internationale en crise).
L’ensemble réunit un bon condensé des tendances et des lignes de fractures qui secouent l’économie mondiale, exposé par quelqu’un qui cherche, dans les signes de la déroute présente, les germes d’un monde plus juste.
« Nous vivons un moment inédit de l’histoire, la poursuite de la barbarie côtoie un début de mise en place d’alternative en faveur des opprimés », conclut notamment Eric Toussaint.

P. David

* Chez Syllepse (éditeur) : 69 rue des Rigoles, 75020 Paris. Ou au CADTM, dont le siège est à Liège - 346 avenue de l’Observatoire, B - 4000.


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