Monde

Haïti demande réparation à la France

Décolonisation

Témoignages.re / 10 octobre 2003

Alors que la République d’Haïti s’apprête en 2004 à fêter le 200ème anniversaire de sa naissance, la première République noire du monde veut que la France rembourse la dette qu’elle a dû payer pour obtenir son indépendance. Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a assisté mardi, à l’installation d’un comité de réflexion et de proposition sur Haïti. Cette décision intervient alors que le président haïtien Jean-Bertrand Aristide a demandé à la France, en avril dernier, des réparations pour les sommes versées par son pays en vue d’entériner son indépendance il y a deux siècles. Cette démarche qui intervient alors que la situation en Haïti va de mal en pis, est dénoncée par certains intellectuels comme une tentative d’un président discrédité de faire diversion mais ceux-ci ne contestent pas le principe même du remboursement par la France de cette dette.

Après avoir obtenu l’indépendance par les armes en 1804, le peuple haïtien a été contraint de la payer en deniers en 1825 par la volonté du roi Charles X qui n’a accepté de la reconnaître qu’en échange de 150 millions de francs-or. Cette somme, réduite par la suite à 90 millions, était censée permettre d’indemniser les colons français installés en Haïti, obligés par les événements à abandonner leurs biens et à quitter l’île. Les Haïtiens ont du payer cette drôle de "dette" jusqu’en 1884.
Du point de vue de Jean-Bertrand Aristide, la France qui a pompé les ressources haïtiennes en imposant cette "redevance sur l’indépendance" durant de nombreuses années, aurait donc une grande responsabilité dans les difficultés auxquelles son pays a été historiquement confronté, qui sont à l’origine de la situation économique désastreuse dans laquelle il se trouve aujourd’hui. Cela justifierait donc la demande du président haïtien d’obtenir des réparations à hauteur de 21,7 milliards de dollars américains. Ce montant correspondrait à la valeur réactualisée de la somme versée par Haïti au 19ème siècle. Concernant le thème des réparations, Jean-Bertrand Aristide se place dans la même perspective que les Noirs américains qui réclament à l’État fédéral des indemnisations pour les préjudices subis par leurs ancêtres esclaves et les conséquences de la traite sur leur niveau socio-économique actuel inférieur à celui des Blancs. Un combat difficile à mener mais terriblement rassembleur pour les membres d’une communauté.

Bicentenaire de l’indépendance

Jean-Bertrand Aristide a choisi un moment très symbolique pour lancer cette campagne en faveur de l’indemnisation de son pays pour les dommages de la colonisation : celui de l’anniversaire des 200 ans de la mort de Toussaint Louverture, le héros de la guerre de libération, en avril 2003. Une date qui précède de quelques mois celle de l’anniversaire de l’indépendance d’Haïti obtenu en janvier 1804, lorsque les troupes de Napoléon ont été vaincues par les anciens esclaves haïtiens et que la première République noire est née.
La célébration du bicentenaire de l’indépendance fait l’objet de nombreux préparatifs auxquels ne s’associent pas l’opposition et certains intellectuels comme l’écrivain Jean Metellus. Ces derniers dénoncent, en effet, une tentative du pouvoir de dissimuler la réalité de la situation et l’absence de démocratie dans un pays parmi les plus pauvres du monde, rongé depuis des décennies par la corruption et la violence, en utilisant les cérémonies auxquelles sont conviés les représentants de nombreux États, des Caraïbes et d’Afrique notamment.
Dans ce contexte, la demande inattendue de réparations faite par Haïti à la France représente une véritable source de contentieux entre les deux pays car tout ce qui touche aux épisodes historiques douloureux de la colonisation et de l’esclavage est encore extrêmement sensible et sujet à débat dans l’Hexagone. Néanmoins, le ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin a décidé de créer un comité de réflexion et de proposition sur Haïti dont l’animation a été confiée à l’intellectuel Régis Debray. Une manière de ne pas rejeter en bloc les réclamations et de gérer la situation en douceur.

Le point de vue de Christiane Taubira : La France doit payer
Christiane Taubira, députée de Guyane, a appelé dernièrement l’attention du Premier Ministre français sur la date du 1er janvier 2004, jour anniversaire de l’indépendance de la République d’Haïti. Elle demande que, par un acte de grandeur la France, en cette occasion solennelle, convienne que ses relations bilatérales avec Haïti, conçues dans l’injustice et l’arbitraire, doivent être rétablies dans l’esprit de vérité et de justice qui a présidé à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité par la loi du 10 mai 2001.

La République d’Haïti est proclamée le 1er janvier 1804 par le général en chef Jean-Jacques Dessalines, au terme de l’insurrection commencée en 1791 sous le commandement de Toussaint Louverture, ayant abouti à la reconnaissance par la France de l’abolition de l’esclavage en 1794. Cette insurrection était celle des hommes libres de la colonie de Saint-Domingue, farouchement opposés au rétablissement de l’esclavage décidé en 1802 par Napoléon Bonaparte. Toussaint Louverture, trahi par le général Leclerc, est déporté au Fort de Joux, dans le Jura en Franche-Comté, où il meurt deux ans plus tard. Ses généraux, Maurepas, Dessalines, Pétion, Christophe… poursuivent la guerre contre le général Leclerc puis contre le général Rochambeau.

Victorieux, regroupés sur la moitié Ouest de l’île, ils proclament une République dont la Constitution contient des clauses de fraternité et de liberté à l’égard de tous ceux qui choisiraient de résider en Haïti. En France, la monarchie restaurée promulgue le 17 avril 1825 une ordonnance royale imposant à l’ancienne colonie, sous la menace de la flotte de guerre dépêchée par Charles X et mouillant dans la rade de Port au Prince, le règlement d’une dette de réparation décidée unilatéralement par le roi de France.

Contractée sous la menace

Ce tribut à la liberté et à la dignité conquises de haute lutte par les citoyens haïtiens est officiellement justifié par un prétendu préjudice subi par les colons dépossédés des terres qu’ils s’étaient appropriées et dont les intérêts économiques auraient été sacrifiés par l’indépendance. Selon cet acte unilatéral « les habitants actuels de la partie occidentale de l’Île de Saint-Domingue verseront à la Caisse générale de consignation de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant le 31 décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameront une indemnité ». Le montant du tribut est ramené à 90 millions de francs germinal par le gouvernement de Louis Philippe 1er. Cette somme correspond à six années de recettes budgétaires de l’État Haïtien. Doutant probablement elle-même de la validité d’un engagement ainsi contracté, la monarchie française fera consolider cette obligation dans le traité financier du 12 février 1838, qui sera signé en même temps qu’un traité politique où la France reconnaît en la République d’Haïti un État libre, souverain et indépendant. Le traité financier fixera le solde de l’indemnité à soixante millions de francs payables selon un échéancier progressif sur soixante ans.

L’engagement sera totalement honoré par le jeune État haïtien qui, en 1883, versera jusqu’au dernier sou. Le service de la dette grève prématurément le budget de l’État qui recourt à de coûteux emprunts auprès de banques françaises et à la levée de lourdes impositions sur la paysannerie haïtienne.

Par ailleurs, l’effort national demandé par la France s’exécute sur le plan intérieur par des mesures de police et la répression du vagabondage inscrit dans le code rural du 6 mai 1826 pour contraindre les paysans haïtiens au travail et à l’impôt.

Restitution du tribut versé

Aujourd’hui, Haïti est l’un des pays les plus pauvres de la planète. L’espérance de vie n’atteint pas quarante-sept ans. La population est aux deux tiers analphabète. On y compte un médecin pour dix mille habitants. Plus d’un million de Haïtiens ont dû rechercher la survie dans un exil incertain.

La dette de décolonisation payée à la France n’est pas la seule cause des retards économiques et sociaux d’Haïti. Mais il est incontestable qu’elle a constitué une ponction financière considérable, handicapant et limitant durablement l’accumulation de capital et la modernisation de l’appareil productif, tout en contribuant, par ces versements à l’accumulation du capital en Europe que la colonie la plus productive du monde, alors appelée perle des Antilles, avait déjà stimulé dès le 18ème siècle.

De l’esclavage, il n’est pas de réparation possible. Ce crime n’est pas de ceux que l’on évalue. Mais lorsque, comme dans ce cas, sa récompense a été mesurée, il est juste de restituer l’intolérable indu.

Christiane Taubira demande au Premier ministre de faire procéder, au nom du gouvernement français, à l’abrogation du traité du 18 février 1838 et à la restitution du tribut versé. L’équivalent de six années de recettes budgétaires de l’État haïtien pourrait servir de base d’évaluation. Cet acte de restitution devrait participer d’un nouvel élan dans l’environnement régional et culturel d’Haïti. Les sommes versées pourraient abonder un fonds d’intervention faisant priorité à l’Éducation, la Santé, le Logement. Ce fonds serait confié à des représentants de la société civile haïtienne, d’organisations non gouvernementales déjà implantées en ce pays, de personnalités qualifiées haïtiennes et françaises et de délégués des deux États. Au regard de sa forte contribution au paiement de la dette et de sa place aujourd’hui encore dans la sociologie haïtienne, la paysannerie en serait parmi les principaux bénéficiaires. Les jeunes et leurs besoins en éducation et en formation étant un public prioritaire. L’émancipation des femmes étant une nécessité et une exigence. Par ce geste accompli le jour où tous les républicains du monde commémoreront le bicentenaire de la République d’Haïti, première République noire au monde, la République française renouera avec ses ambitions universelles, porteuses du message de la liberté, de la justice et de la fraternité.

Christiane Taubira-Delanon