Licenciements chez les transporteurs routiers en France

L’esprit de la directive Bolkestein souffle toujours

11 janvier 2006

Le transporteur routier Giraud, acheté par un fonds d’investissement en juillet, ferme ses établissements du Sud-Ouest employant 110 personnes. Rencontre avec les syndicats à travers un article paru dans “l’Humanité” du 9 janvier.

Les 110 salariés, dont quelque 68 conducteurs de camion, que totalisent les 2 établissements situés à Sainte-Eulalie (Gironde) et à Tarnos (Landes), ont appris la mauvaise nouvelle quelques jours avant Noël. Giraud International, l’un des plus importants groupes français de transport routier international de marchandises, a décidé de fermer les 2 sites composant sa filiale Sud. Confronté à des pertes financières, cet acteur du transport routier, qui emploie environ 1.500 personnes en France, a été acheté en juillet dernier par le fonds d’investissement Walter Butler Capital Partners, le même qui s’est engouffré dans l’ouverture du capital de la SNCM.

"Délocalisés sur place"

Parmi les motifs avancés, la Direction de Giraud International met en avant : "une vive concurrence de transporteurs étrangers en provenance de pays où la législation est plus favorable à la réalisation de profits". Avec la libéralisation totale en Europe du déplacement de marchandises et de biens, avec l’ouverture à de nouveaux pays entrants sans harmonisation sociale par le haut, les conducteurs français sont mis en concurrence avec des chauffeurs de pays dont le SMIC ne dépasse pas 500 euros comme au Portugal, voire 300 en Pologne ou en Lituanie.
"Dans le secteur du transport, nous subissons chaque jour ce qu’ils cherchent à généraliser avec la directive Bolkestein. Des collègues étrangers travaillent dans des conditions inhumaines et nous, on nous licencie", dénonce Daniel Motut, conducteur, secrétaire du comité d’entreprise de Giraud Sud et délégué syndical CGT.
Cette situation était prévisible, estime son collègue Primi Estar, agent d’exploitation sur le site de Tarnos et délégué syndical CFDT. "On a été délocalisé sur place", résume-t-il. Et d’expliquer : "Depuis 2003, ils nous ont dit que pour sauver Giraud, il fallait quitter l’entreprise avec des primes. Pendant ce temps, ils nous remplaçaient par des sous-traitants et la holding du groupe s’organisait dans les pays entrant en Europe".
Giraud International a ouvert, ces dernières années, des antennes en République tchèque, en Slovaquie, en Russie mais aussi en en Pologne, en Lettonie, en Hongrie... Les 2 syndicalistes s’insurgent d’autant plus contre la Direction Giraud qui est très vite devenue actrice de cette mise en concurrence destructrice au plan européen. "À une époque, ils se sont tous plaints de Willy Betz, mais ils sont tous devenus des Willy Betz".

De prestataires en prestataires

À l’identique des grands groupes de transports internationaux, soulignent-ils, Giraud International s’est positionné ces dernières années comme société organisatrice de transport sur des longues distances, le déplacement étant alors de plus en plus confié à des tractionnaires étrangers (essentiellement Portugais pour le site de Tarnos) utilisant eux-mêmes des chauffeurs d’autres nationalités encore plus surexploités. Si les prêts de main-d’œuvre sont interdits par la législation française, le recours aux prestataires de services est en revanche autorisé. Giraud International a réactivé Focus, une de ses filiales chargées, comme affréteur, de gérer l’interface avec les tractionnaires à bas coût. "Le groupe organise la concurrence y compris en interne. Giraud propose des prix bas qu’il n’est même pas capable d’accepter pour ses propres camions. Nos contrats de travail sont supprimés, mais les remorques et les contrats commerciaux sont toujours là", critique Daniel Motut. Des remorques Giraud roulent toujours sur les autoroutes pour le compte de Walter Butler, mais 110 chômeurs de plus sont jetés sur le bord du chemin entre Tarnos et Sainte-Eulalie.


Une incitation aux délocalisations

La disposition la plus controversée du projet de directive est contenue dans son article 16. Il stipule que les prestataires de services, au sein de l’UE, seraient "soumis uniquement aux dispositions nationales de leur État membre d’origine". C’est le “Principe du pays d’origine” (PPO). Proposé au moment de l’élargissement de l’Union à 25, il apparaît comme une incitation légale à la délocalisation des entreprises de services vers les pays de l’Union où les règles en matière sociale, fiscale, de protection des consommateurs ou de l’environnement sont les moins élevées. Toute entreprise peut en effet ainsi créer un simple siège social dans le pays de son choix, pour exercer son activité partout dans l’Union, sur la seule base des règles de ce pays.
La directive "Bolkestein" est "transversale". On ne discute plus de la libéralisation secteur par secteur, on considère que "tout est ouvert à la libéralisation sauf dérogation" ! Ainsi, la directive couvre tous les services, à l’exception de ceux fournis gratuitement (sans contrepartie financière) et de secteurs (finance, communication électronique et transport) déjà libéralisés au plan de l’UE, sinon en cours de libéralisation (article 4.1 et 2.2). Une dérogation au PPO est également admise pour les services postaux et de distribution d’eau et d’énergie (article 17). En conséquence, les services publics marchands (eau, cantines, crèches...), les associations aujourd’hui subventionnées (culture, solidarité...), ou les professions encore réglementées (santé, droits...) sont visées.

(Source ATTAC)


Un exemple concret

Dans une interview publiée en janvier 2005 dans “Regards”, Raoul-Marc Jennar apporte un éclairage sur la directive Bolkestein à travers un exemple concret :
"Imaginons une clinique privée à Paris dont les propriétaires auraient un siège social à Varsovie. Il leur suffit pour cela d’avoir un appartement ou une simple boîte aux lettres en Pologne pour être en droit d’appliquer sur le territoire français la législation polonaise. La directive provoque ainsi dérégulation et privatisation de la santé et réduit la relation entre patient et personnel soignant à celle de client à fournisseur. La proposition n’exclut pas la sécurité sociale de son champ d’application. Cette directive, si elle n’est pas considérablement amendée, va purement et simplement remettre en cause la sécurité sociale. Elle arrive au moment crucial de l’élargissement. Jusqu’ici, la technique de base de l’intégration européenne reposait sur l’harmonisation des droits. À cela se substitue le principe du pays d’origine qui rend légal le dumping fiscal, social et environnemental. L’Europe entend profiter des disparités avec les nouveaux venus pour permettre au patronat d’en tirer un bénéfice."


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