Réactions, prises de position...

L’Europe : puissance ou ectoplasme ?

20 avril 2005

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Qu’est-ce qui peut bien justifier l’unification politique de l’Europe ? Et puis d’abord qu’est-ce que l’Europe, en dehors d’un continent qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural et de la Laponie à Gibraltar ? Formuler ces questions, c’est appliquer à l’Europe l’interrogation nietzschéenne par excellence : qu’est-ce que l’Europe veut être ? Un hypermarché, un espace judiciaire, un lieu où l’on se déplace sans passeport ? Qu’elle veuille être quelque chose n’est pas indifférent, c’est le signe qu’elle se projette dans autre chose que son existence immédiate, mais quoi ?
Il y a une seule signification susceptible de résonner pleinement avec ce vouloir être européen : c’est que l’Europe veut être une puissance. Tout simplement parce que dans le monde réel, il n’y a que des puissances : des grandes, des moyennes et des petites ; et lorsque la puissance d’un État tangente zéro, c’est ce qu’on appelle un État-fantoche. La finalité ultime de l’unification européenne, c’est donc l’Europe-puissance, laquelle implique un corpus de valeurs qui lui sont propres. Car l’Europe n’est pas seulement un projet, c’est aussi un héritage.

Quelles institutions pour l’Europe ?

Si l’on veut que l’Europe existe, et si l’Europe veut exister, elle doit s’incarner dans des institutions. Oui mais lesquelles ? C’est à l’Europe elle-même d’en décider : il lui appartient de choisir les formes politiques qu’elle entend se donner. En théorie, l’Europe peut être à peu près tout ce qu’elle veut : un État unitaire, une fédération, une confédération, un réseau de coopération, voire un panachage de ces différentes formules.
Tout est possible. Sauf que l’Europe réelle a une histoire, une géographie, des traditions, des tropismes nationaux, et que refuser d’en tenir compte c’est s’évader du monde réel.
Sous-jacente au projet de Traité constitutionnel, l’idée fédéraliste bute depuis cinquante ans sur cette réalité multiforme. Ses partisans ne voient pas que la dissolution des États au profit d’une fédération constitue nécessairement, en Europe, un jeu à somme nulle. Car, à vouloir réduire les différences entre États au profit du plus petit dénominateur commun, on y perd en substance : les différences ne s’additionnent pas, elles se neutralisent.

Deux exemples

Des exemples ? Ils fourmillent, mais on citera les deux principaux. L’Europe ne sera jamais vraiment indépendante des États-Unis à cause de la Grande-Bretagne et de petits pays inféodés. Elle ne sera pas non plus purement atlantiste à cause de la France, sauf si celle-ci voit son influence réduite à néant, ce qu’on ne saurait exclure dans une Union à 25 ou à 30. Résultat : elle ne sait pas où elle va, et elle se déchire lorsque l’essentiel est en jeu : la guerre et la paix, les relations avec le monde arabe.
L’Europe ne sera jamais une Europe sociale aussi longtemps que prévaudra le dogme libéral, mais elle répugne à l’admettre pour cause de pression syndicale et de spécificité française : alors elle s’octroie des compensations verbales qui contribuent à son propre discrédit (les "droits fondamentaux" du projet constitutionnel en sont le dernier avatar). Premier cas : l’Europe s’interdit d’être une puissance. Deuxième cas : elle préfère les paroles aux actes, ce qui revient au même.

Pour perpétuer le règne du marché

Vouloir réaliser au forceps une Europe politique à vingt-cinq, c’est lâcher la proie pour l’ombre : c’est quitter le champ pragmatique des coopérations concrètes pour se perdre dans les sphères nébuleuses d’un fédéralisme voué à l’échec.
La recherche du consensus avait peut-être un sens à six ou à dix, elle n’en a aucun à vingt-cinq ou à trente. Entre l’élargissement et l’intégration, il faut choisir. Faute de le faire, on bricole une “fédération d’États-nations” qui travaille quotidiennement à cultiver sa propre impuissance.
Au lieu de bâtir une Europe-puissance, on fabrique une Europe-ectoplasme. Perspective illusoire, mais ô combien utile pour perpétuer le règne du marché, la banque centrale européenne et tout l’attirail juridique de la "concurrence libre et non faussée".
Le fédéralisme cher aux Verts, ces perroquets du libéralisme, est un leurre et un alibi pour maintenir en l’état l’ordre existant. Les néo-conservateurs américains en rêvent, de cette Europe ligotée par ses procédures, livrée en pâture au libéralisme mondialisé comme une pucelle médiévale offerte à un barbon, ils la veulent impuissante, velléitaire, fantomatique.

De Gaulle l’avait compris

L’Europe est une belle idée, mais elle ne prendra jamais corps à travers les stériles abstractions de l’idéologie fédéraliste, cette sœur jumelle de l’idéologie libérale. Les institutions virtuelles de cette Europe fédérale mort-née ne sont qu’écrans de fumée.
Dans son histoire, l’Europe n’a été politiquement unifiée que par Rome, Charlemagne, Napoléon et Hitler. Chaque fois, ce fut le résultat d’une conquête militaire, l’unification fut partielle, elle fut éphémère et catastrophique dans les deux derniers cas. Si l’on met à part l’époque romaine, où l’Europe romanisée fut bientôt submergée par l’Europe germanique, la seule réussite à peu près durable s’est incarnée dans l’Empire carolingien.
Comme par hasard, c’était une Europe franco-allemande, géographiquement circonscrite, culturellement soudée, qui fit dans l’Empire des Francs la synthèse des apports romains et germaniques.
Scellant très tôt la réconciliation franco-allemande, De Gaulle l’avait compris : la véritable Europe, c’est l’Europe-puissance de Charlemagne, tout le contraire de l’Europe-ectoplasme de Cohn-Bendit !

Pour une Europe à géométrie variable

L’Europe n’a de chance de succès que si elle tient compte de la géopolitique la plus élémentaire : la Grande-Bretagne regardera toujours vers l’Ouest, l’Allemagne vers la Mitteleuropa, l’Espagne vers l’Atlantique et la Méditerranée, la France, elle, en est obligatoirement le pôle central.
La véritable Europe, c’est une Europe sélective, à géométrie variable, pas une Europe indifférenciée que l’unanimité recherchée voue à la paralysie.
L’Europe de la défense sera plus restreinte que l’Europe de la zone euro, qui sera plus restreinte que l’Europe de la liberté de circulation. La véritable Europe est une Europe qui doit être keynésienne même si le Luxembourg et la Slovénie sont contre, une Europe qui doit utiliser l’euro pour la croissance au lieu d’asservir l’économie à la monnaie, une Europe qui doit maîtriser son destin et refuser de s’abandonner aux vents dominants qui soufflent d’Outre-Atlantique.

Bruno Guigue


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