« Accord de libre-échange entre L’Union européenne, les Comores, Maurice, Madagascar et les Seychelles : graves conséquences pour les Réunionnais pas consultés »
7 juin, par10 juin : signature de l’APE UE-Afoa
Pascal Duret
28 mai 2005

(Page 4)
Mon voisin souhaite voter "oui" parce qu’il est persuadé que c’est le seul moyen de faire l’Europe. Il a entendu ça à la télé. Je comprends fort bien qu’il m’en veuille parce qu’il pense qu’en votant "non", je vote contre l’Europe. Or il me reste encore un peu de temps pour lui faire amicalement régurgiter ce contre-sens (argument majeur du "oui"), tisane empoisonnée que déverse gorgée après gorgée, émission après émission, la télévision, comme une infusion au goût doucereux d’inévitable, d’évidence, de seul choix possible et d’acceptation obligée. Cette décoction, Jacques Chirac nous l’a encore servie jeudi soir. Il nous a mis en garde une fois de plus, jouant avec nos peurs une fois encore, exaltant l’héritage à assurer, le rôle historique à assumer, le futur à construire... "Chez De Gaulle, aimait à dire Malraux, il n’y a pas de Charles", chez Chirac c’est tout le contraire. Malgré tous ses appels solennels, chez Chirac il n’y presque plus que Jacques. Et, comment croire Jacques quand il nous promet une fois de plus mont et merveilles ?
Critiquer le texte du traité c’est défendre la construction de l’Europe. Un grand sociologue, Pierre Bourdieu, a passé l’essentiel de sa carrière à critiquer l’école en montrant que l’institution républicaine se débrouillait de telle sorte qu’à la sortie, les enfants de milieux favorisés recevaient tendanciellement les meilleures notes. S’il opérait ce travail critique, ce n’était en aucun cas parce qu’il était contre l’école mais au contraire parce qu’il croyait en ses idéaux et lui reprochait simplement de les oublier. Il critiquait le fonctionnement de l’école et non son objectif, ni ne remettait en cause la nécessité de son existence. De même aujourd’hui en matière de Constitution européenne, ce ne sont bien évidemment pas les objectifs de non discrimination, ni ceux d’émancipation des individus énoncés dans les tout premiers articles du texte qui sont à remettre en cause mais la capacité à les atteindre en s’en tenant à la suite du texte. À quoi sert, par exemple, de parler de protection des individus si le texte ne cherche pas à plafonner la semaine de travail ? Acceptant l’idée qu’il s’agit d’un texte de compromis, il n’est évidemment pas question de réclamer pour l’Europe entière les 35 heures françaises, mais comment ne pas constater que chercher à limiter ne serait-ce qu’à une cinquantaine d’heures les charges hebdomadaires maximales de travail pose problème ? Du coup, si le texte parle de valeurs partageables, il convient de bien voir qu’elles ne se traduisent en rien en actes. Bien au contraire. Or, les valeurs, les institutions créées pour les défendre et les mises en œuvre concrètes sont inséparables.
L’Europe doit réfléchir aux règles qu’elle veut adopter
À quoi bon édicter des principes humanistes si dans les faits on les bafoue ? Imaginons un instant un groupe de copains voulant faire du sport ensemble : ils se donnent pour devise "tout le monde à sa chance". Mais dans les faits, voilà que les plus grands en taille proposent que pour les cinquante ans à venir les règles soient uniquement celles du basket. Qui iraient alors reprocher aux plus petits de ne pas vouloir les adopter et d’en préférer d’autres dont tout le monde pourrait bénéficier ? Nul ne remettrait en cause leur attachement au groupe. L’Europe de la cohésion sociale que nous défendons est un peu comme cette bande de copains, il lui faut réfléchir aux règles quelle veut adopter et savoir en somme à quel sport elle veut jouer. Mettre en place des mesures concrètes pour le droit au travail, au logement, aux soins, au minima salarial garanti, envisager une croissance socialement utile (une croissance de l’emploi) et pas seulement une croissance pour augmenter les profits des actionnaires (une croissance des licenciements), voilà de quoi faire de l’Europe un groupe vivant d’innovation sociale. À l’échelle planétaire, aucun grand groupe humain ne s’est construit s’en avoir une idée très forte de son identité, les "civilisations", elles-mêmes, ne se développent pas principalement par imitation et mimétisme envers d’autres (ici Europe versus USA), mais par fidélité à l’image sans cesse embellie qu’elles se font d’elles-mêmes. Par la vision de ce qu’elles ne sont pas encore mais de ce qu’elles deviendront. Nous ne sommes pas pressés, l’histoire de l’Europe que nous souhaitons forger le démontrera.
Pascal Duret,
Professeur de sociologie,
directeur du Curaps
10 juin : signature de l’APE UE-Afoa
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