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par le Dr Raymond Vergès

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La démocratie chilienne « abattue dans le sang »

Commémoration

Le 11 septembre 1973, la terreur venait du ciel

jeudi 11 septembre 2003


Nous reproduisons ci-après des extraits du témoignage d’un Chilien, Manuel Rios, qui a assisté dans la capitale chilienne Santiago au coup d’État des militaires chiliens, soutenus par le gouvernement américain et dirigés par le général Pinochet. Un coup de force marqué par de nombreuses victimes, dont le président de la République, Salvator Allende. Il y a 30 ans, un 11 septembre, la mort venait du ciel, au service des complices de la mondialisation ultra-libérale qui ont ensuite établi une dictature féroce.


Le 11 septembre c’est un jour que l’Histoire retiendra pour toujours. Les avions venant du Sud survolent la ville. On les sent rugir dans les airs. Les féroces palpitations des moteurs font vibrer la terre. L’émotion ressentie à cet instant est terrible. Une bouffée d’adrénaline se faufile dans nos veines. Notre regard devient flou. La terreur cette fois vient du ciel.
Par le passé on n’a cessé de répéter avec une certaine insouciance que de pareils drames n’arriveraient jamais au Chili car ce pays était une terre d’exception en Amérique Latine. Mais non,... un parfum de poudre vient jusqu’à nous pour nous annoncer que c’est la fin, on le sent, on le pressent grâce à ces étranges couleurs du ciel et à l’odeur de poudre plus qu’à notre clairvoyance politique.
Et à présent il faut se battre autrement que par les mots, les armes auront leur mot à dire. Et à cette heure, au matin du 11 septembre une démocratie est abattue dans le sang.
De toute façon, on savait que cette expérience "La voie chilienne vers le socialisme" finirait de la sorte, car les élites ne pourront jamais se résigner à perdre leurs privilèges centenaires.

Un rêve écrasé

À 20 ans on rêvait copieusement. Et globalement nos rêves étaient sincères et suivaient une logique issue d’un pressentiment lugubre mais clairvoyant. Soudain, ce mardi du 11 septembre, nos rêves se sont arrêtés. Les avions ! les avions ! crient les gens. Et tout le monde court vers nulle part comme dans un rêve mais les avions sont bien trop réels et décidés à briser les utopies. Ils font un premier passage « à froid » disons, sans rien larguer. En frôlant même la première tour (Entel). Au 2ème passage les avions larguent leur charge, le palais est en flammes, des colonnes de fumées grisâtres et d’énormes nuages de poussières s’élèvent vers le ciel. Les tourelles de la Moneda (le palais présidentiel - NDLR) sont touchées à leur tour, plafonds et murs s’effondrent, la ville est sous le choc. Un tapis de feu et de haine envahit la capitale, « la capitale de la voie chilienne vers le paradis » .
Sous les débris des vies sont stoppées net. La mort frappe à Santiago, puis au Nord, puis au Sud, puis partout. Dans l’enfer les diables blancs et ses monstres civils invisibles débutent leur festival sanguinaire et leur danse macabre semant la terre de cadavres.
Combien ? nul ne le saura jamais. Finie la vie, finis les rêves, nous qui voulions construire une nouvelle société, dans un pays renaissant. Nous sommes confrontés à la haine sans l’avoir imaginé aussi dévastatrice. Quelque part on sait que ce ne sont pas les militaires, les auteurs de cette félonie, de cette comédie de sang et de mort, c’est l’étonnante contradiction de ce drame. Ce sont bien eux qu’on voit et comment ne pas les voir. Sortant des casernes, prêts à tuer le peuple, ce sont bien eux qui massacrent comme les nazis, qui pillent comme les bandits, qui humilient, qui torturent certes, mais... c’est seulement la face visible de cette contradiction avec à leur tête un général inconnu issu des ténèbres. Cependant dans la pénombre, caché derrière la caste militaire c’est la caste civile qui agit, entourée de ses intellectuels organiques et de ses grands seigneurs.

Processus de démolition sociale

Cependant, malgré tout, ce 11 septembre, nous partons au combat, une poignée de femmes et d’hommes libres prêts à défier le danger qui ôtait des vies dans tous les coins des rues. On est persuadé que des cendres de la société en ruines surgira la flamme qui fera naître la chrysalide qui se transformera en papillon, symbole de la vie nouvelle pour laquelle nous aurons tant lutté et rêvé. Puis soudain comme un tourbillon la réalité reprend le dessus, les avions ressurgissent dans nos consciences et là on comprend que ça va être terrible.
Puis le temps est passé, la dictature s’est consolidée, les blindés ont laissé la place aux maîtres du complot. C’est paradoxalement dans cette phase que commença vraiment le processus de démolition sociale. La refondation structurale de l’archaïque tissu institutionnel politique et économique est en marche. Tout est rasé : Sécurité sociale, système de santé, de prévoyance , chemin de fer, éducation , retraite etc. ..., tout est privatisé à tour de rôle. L’ultra-libéralisme de Friedman trouve enfin sa terre promise au Chili. Cette espèce de Darwinisme économique, sorte de fascisme mercantile se répand sur toutes les sphères de la société. La sélection naturelle des espèces se fera désormais, non plus en fonction de la force brute mais en fonction de la puissance économique des individus.

Un projet alternatif brisé par l’ultra-libéralisme
Dans un article intitulé "Le 11 septembre 1973 : chronique d’une tragédie organisée" publié sur "RISBAL", Gabriel García Marquez revient sur les événements qui ont précédé le coup d’État.

Le 4 septembre 1970 Salvador Allende était élu président de la République. (…) le triomphe électoral de l’Unité populaire n’engendra nullement la panique sociale qu’attendait le Pentagone. Au contraire, l’indépendance affichée du gouvernement en matière de politique internationale et sa résolution sur le terrain de l’économie avaient aussitôt créé une ambiance de fête sociale. Dans la première année, 47 entreprises industrielles furent nationalisées, ainsi que plus de la moitié du système de crédits. La réforme agraire expropria 2,4 millions d’hectares de terres agricoles pour les intégrer à la propriété sociale. L’inflation fut freinée, le plein emploi fut atteint et les salaires connurent une hausse effective de quelque 40%. (…)

La petite bourgeoisie et les couches sociales intermédiaires (…) commençaient à jouir de bénéfices imprévus, et non plus au détriment du prolétariat, comme cela fut toujours le cas, mais plutôt sur le dos de l’oligarchie financière et du capital étranger. Les forces armées, en tant que groupe social, ont le même âge, la même origine et les mêmes ambitions que la classe moyenne. Si bien qu’elles n’avaient aucune raison, ni même un alibi, de soutenir un groupe restreint d’officiers putschistes. Consciente de cette réalité, la Démocratie chrétienne (opposition conservatrice - NDLR) non seulement ne parraina pas la conspiration militaire, mais elle s’y opposa résolument, sachant qu’un putsch serait impopulaire même dans ses rangs.

Son objectif était autre : tout faire pour ruiner la bonne santé du gouvernement et ainsi gagner les deux tiers du Congrès aux élections de mars 1973. Cette proportion de sièges lui permettrait alors de destituer constitutionnellement le président de la République.

(…) Le blocus économique des États-Unis, en réponse aux expropriations sans indemnisations, et le sabotage interne de la bourgeoisie firent le reste. Le Chili produisait de tout, des automobiles au dentifrice. Mais l’industrie avait une fausse identité : 60% du capital des 160 sociétés les plus importantes était étranger, et 80% des éléments fondamentaux étaient importés. De plus, le pays avait besoin de 300 millions de dollars par an pour importer des produits de consommation, et 450 millions pour financer le service de sa dette extérieure. L’agriculture et le transport fonctionnaient avec du matériel américain. (…)

À la veille des élections de mars 1973 où se jouait son destin, on donnait 36% des votes à l’Unité populaire. Toutefois, malgré l’inflation déchaînée, malgré le rationnement féroce, le parti gouvernemental l’emporta avec 44%. (…) Pour la Démocratie chrétienne, c’était la preuve que le processus démocratique encouragé par l’Unité populaire ne pouvait être interrompu par la voie légale. (…) Pour les Etats-Unis, l’avertissement était bien plus sérieux que les intérêts des sociétés expropriées. Il s’agissait là d’un précédent inadmissible de progrès pacifique des peuples du monde, et notamment les peuples de France ou d’Italie, dont les actuelles conditions permettent de tenter des expériences similaires à celles du Chili. Toutes les forces de la réaction intérieure et extérieure se concentrèrent alors en un seul bloc compact. (…) La grève des camionneurs fut le détonateur final. De par sa géographie accidentée, l’économie chilienne est à la merci du transport routier. Le paralyser, c’est paralyser le pays. (…) La grève fut maintenue jusqu’au bout, sans répit, car elle était financée cash depuis l’extérieur. La CIA inonda en effet le pays de dollars, afin de soutenir la grève patronale. (…) Une semaine avant le coup d’État, il n’y avait plus d’huile ni de lait ni de pain.

Dans les derniers jours de l’Unité populaire, avec une économie effondrée et le pays au bord de la guerre civile, le gouvernement et l’opposition tentèrent, chacun de son côté, de modifier le rapport de forces au sein des forces armées. La manœuvre finale fut parfaite : quarante-huit heures avant le putsch, l’opposition réussit à discréditer les officiers supérieurs qui soutenaient Salvador Allende. (…) Dans de telles conditions, le putsch militaire ne pouvait être que cruel. Allende le savait. « Celui qui pense qu’au Chili, un coup d’État militaire se fait comme dans d’autres pays d’Amérique, avec un simple changement de garde à la Moneda, se trompe drôlement. Ici, si l’armée sort de la légalité, il y aura un bain de sang ». (…)

Il ne restera au Chili aucune trace des conditions politiques et sociales qui ont rendu possible l’Unité populaire. Quatre mois après le putsch, le bilan était atroce : près de 20.000 personnes assassinées, 30.000 prisonniers politiques soumis à de sauvages tortures, 25.000 étudiants expulsés et plus de 200.000 ouvriers licenciés. Mais le plus dur n’était pas encore fini.

11 septembre 2001 : les "twins towers" s’écroulent
Il y a deux ans, deux avions détournés frappaient un des symboles de la domination américaine en plein cœur de New York tandis qu’un troisième éventrait le centre de commandement des armées des États-Unis, le Pentagone. Les bilans font état d’environ 3.000 victimes, fauchées par un acte que rien ne saurait justifier. Mais il a servi de prétexte à une offensive militaire d’une rare violence déclenchée par les dirigeants américains.

Première cible : l’Afghanistan, où l’objectif avoué de chasser les Talibans et d’établir la démocratie s’avère être un échec. Par contre, cette attaque a permis l’implantation de bases américaines en Asie centrale, juste à côté de la Chine.

Deuxième phase de la "croisade" : la main basse sur les réserves pétrolières de l’Irak. Un conflit déclenché au mépris de la communauté internationale, qui s’est soldé par des milliers de victimes et qui est loin d’être terminé. En effet, après avoir tenter de tromper l’opinion publique mondiale pour attaquer, George Bush vient demander de l’aide aux Nations-Unies.

En France, la canicule a fait au moins trois fois plus de victimes que la chute des "twins towers". Dans le monde, la faim tue des milliers de personnes chaque jour. Pourtant, le 11 septembre 2001 est un événement qui retient davantage l’attention des médias dominants.


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