L’ONU adopte la projection Equal Earth

La nouvelle carte change notre regard sur le monde

8 septembre, par Risham Badroudine

Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution historique soutenant l’utilisation de la projection Equal Earth, une représentation du monde qui respecte beaucoup mieux les proportions réelles des continents. Portée par le Togo au nom d’une initiative soutenue par l’Union africaine, la résolution a recueilli 164 voix, contre une seule opposition (États-Unis). Elle marque une remise en cause symbolique de la projection de Mercator, utilisée depuis le XVIe siècle et longtemps devenue la représentation familière du monde dans les écoles, les atlas et les institutions.

Une carte qui avait fini par devenir notre vision du monde

La projection de Mercator n’a pas été conçue pour représenter fidèlement la superficie des continents. Elle avait avant tout été élaborée pour faciliter la navigation maritime. Son principal défaut est de déformer progressivement les superficies à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur.
Ainsi, sur une carte de Mercator, le Groenland peut sembler comparable à l’Afrique. Dans la réalité, l’Afrique est environ quatorze fois plus grande que le Groenland. L’Inde, elle aussi, apparaît visuellement beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement. L’Afrique représente plus de 30 millions de km², tandis que l’Asie du Sud, avec environ 5,1 millions de km², rassemble près d’un quart de la population mondiale.
Ce phénomène n’est donc pas seulement une question de cartographie. Pendant des générations, des milliards d’enfants ont appris à regarder le monde à travers une représentation qui agrandissait visuellement les territoires situés aux hautes latitudes et réduisait ceux situés autour de l’équateur.

De la décolonisation politique à la décolonisation du regard

La portée symbolique de cette décision est considérable.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays d’Afrique et d’Asie ont progressivement obtenu leur indépendance. L’Empire colonial européen s’est désagrégé, tandis que de nouveaux États ont rejoint les Nations unies.
Mais la fin de la colonisation politique n’a pas immédiatement entraîné la disparition de toutes les représentations héritées de cette époque.
La nouvelle carte s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de « décolonisation du regard ». L’Union africaine défend depuis plusieurs années l’idée que la représentation géographique participe également à la manière dont les peuples perçoivent leur place dans le monde. La campagne « Correct the Map » s’inscrit précisément dans cette logique.

Une carte qui correspond davantage au monde du XXIe siècle

Le choix d’Equal Earth intervient surtout à un moment où le centre de gravité du monde se déplace.
Au lendemain de 1945, l’ordre international était largement structuré autour des États-Unis et de l’Europe occidentale. Les anciennes puissances coloniales conservaient une influence économique, militaire, diplomatique et culturelle considérable.
Le monde de 2026 est différent. L’Inde est devenue une puissance démographique, économique, technologique et spatiale majeure. La Chine s’est imposée comme l’une des premières puissances économiques mondiales. L’Afrique connaît une croissance démographique et urbaine sans précédent et devient un espace stratégique majeur. L’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Amérique latine disposent également d’un poids économique et géopolitique croissant.
Le monde n’est donc plus simplement organisé autour d’un axe Europe–Amérique du Nord.
Il devient progressivement multipolaire. Il devient davantage pluriel par l’émergence de nouvelles puissances.

Changer la carte pour changer le regard

C’est peut-être là l’aspect le plus intéressant de cette décision.
Une carte n’est jamais totalement neutre : elle sélectionne une projection, un centre, une échelle et une manière de représenter l’espace. La projection Equal Earth ne supprime pas toutes les déformations, mais elle fait un choix différent : préserver les proportions de superficie entre les territoires.
Ce choix correspond à une époque où la question n’est plus seulement de savoir qui domine le monde, mais comment le monde doit être représenté dans sa diversité.
Après les indépendances politiques, après la montée des économies émergentes, après l’affirmation du Sud global, la modification du planisphère apparaît ainsi comme un nouveau symbole d’une transformation plus profonde : le passage progressif d’un monde dominé par quelques puissances occidentales à un monde multipolaire, dans lequel plusieurs centres de puissance revendiquent désormais leur place.
La nouvelle carte ne change donc pas le monde. Elle nous invite à le regarder autrement.

Risham Badroudine

A la Une de l’actu

Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus