Le colonialisme a changé, mais il continue et reste à combattre

28 novembre 2008

Dans un livre paru en février 1993, il y a plus de 15 ans, Paul Vergès concluait ses entretiens avec la philosophe Brigitte Croisier par ces mots : « le système économique actuel tue tous les jours autant, sinon plus, que la guerre, et, là, la presse en parle peu. C’est ce que j’appelle la “barbarie civilisée”, alors que l’Occident est convaincu de personnifier la civilisation. Un système qui se maintient dans et par de telles conditions ne peut être la civilisation. (...) La barbarie, c’est le refus de l’universalité de la Dignité et de l’Égalité humaines. C’est s’arrêter aux frontières de son monde, érigé en forteresse protégée ». (1)

Le 24 octobre dernier, nous avions consacré le “billet philo” au dernier livre du sociologue suisse Jean Ziegler, où nous avions retrouvé une analyse de la crise mondiale actuelle, qui rejoignait celle de Paul Vergès. Dans un entretien que l’ex-rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation vient d’accorder à “l’Humanité”, il revient sur son réquisitoire sans appel contre « le capitalisme globalisé et l’ordre cannibale qu’il impose à la planète ». (2) Cette analyse est trop importante et trop pertinente dans le contexte réunionnais et international actuel pour que nous ne revenions pas dessus.

Pour Jean Ziegler, aujourd’hui membre du Comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, la crise actuelle est bien “civilisationnelle”, « c’est le démasquage du capitalisme de la jungle ». Selon lui, « nous assistons à un fait extraordinaire : les masques du néolibéralisme sont tombés. Les théories de légitimation du capitalisme actuel sont en miettes, à savoir l’autorégulation du marché, la libéralisation de tous les mouvements de capitaux, de services et de marchandises, la privatisation de tous les secteurs publics, la prétention selon laquelle les lois économiques sont des lois de la nature, la diffamation de l’État national et de sa force normative.
Cet ultralibéralisme, qui réduit à l’impuissance les travailleurs, est aux abois. Sont apparus les vrais acteurs de la “main invisible” contre laquelle, nous disait-on, nous ne pouvions rien : les prédateurs, les spéculateurs, les oligarchies du marché financier dont le seul moteur est l’avidité, le cynisme, un goût obsessionnel du pouvoir. Ce démasquage ouvre la voie à une prise de conscience sur la véritable nature du capitalisme globalisé et de l’ordre cannibale qu’il impose à la planète ».

Jean Ziegler analyse l’impact de cet “ordre” sur les pays du Sud : « La faim dans le monde augmente d’une façon vertigineuse. Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim dans le monde et 100.000 personnes meurent chaque jour de la faim ou de ses suites immédiates. 923 millions d’êtres humains, plus d’une personne sur six, sont en permanence gravement sous-alimentés. Ce massacre quotidien de la faim s’intensifie.
Dans le même temps, le président Nicolas Sarkozy a réduit massivement les aides publiques au développement. En Afrique, les projets sont suspendus. L’ONU a identifié huit tragédies à éliminer prioritairement. Ce sont les objectifs du millénaire à réaliser d’ici à 2015 : éradiquer l’extrême pauvreté et la faim ; assurer à tous les enfants en âge scolaire un enseignement de base ; promouvoir l’égalité entre les sexes et l’autonomie des femmes ; réduire la mortalité infantile, améliorer la santé des mères ; combattre le Sida, la malaria et d’autres épidémies ; garantir la protection de l’environnement ; établir un pacte mondial pour le développement.
Ces objectifs ont été chiffrés à 82 milliards de dollars annuels sur cinq ans. Depuis 2000, l’Occident dit qu’il n’a pas d’argent. Or, le 12 octobre dernier, à l’Élysée, en trois heures et demie, les 27 pays de l’Union européenne ont libéré 1.700 milliards d’euros pour le crédit interbancaire et pour augmenter le plancher du capital propre des banques de 3% à 5%. Pour éliminer les huit tragédies qui frappent les pays du tiers-monde, il suffirait de 1% de ces 1.700 milliards. Cet ordre du monde n’est pas seulement meurtrier, il est absurde ».

De fait, cet “ordre du monde” est une perpétuation du système colonial, dont nous faisons l’expérience tous les jours à La Réunion. Ce système s’est transformé, mais il continue avec de nouvelles formes de pillage et de domination du Tiers-monde. Dans notre île, le positionnement politique et les comportements de certains administratifs, d’élus et de patrons des médias ressemblent souvent à ceux des dirigeants corrompus et dictatoriaux des ex-colonies d’Afrique et d’ailleurs. Ces décideurs sont “achetés” par des revenus indexés à la hausse, par des indemnités et par d’autres avantages qui leur font lécher les bottes du préfet-gouverneur et des grands-chefs parisiens.
Pour Jean Ziegler, « cet ordre cannibale du monde, ce règne des prédateurs, reconnaissable au massacre quotidien de la faim, n’est plus acceptable pour les citoyennes et citoyens de l’Occident.
La preuve est faite, avec la mobilisation de fonds colossaux pour les banques, qu’il existe une disponibilité énorme de richesses pour faire front à la surexploitation et à la misère abyssale de tant de peuples du Sud. Un nouveau contrat de solidarité et de dialogue entre le Sud et l’Occident va s’élaborer par des peuples libérés de leur aliénation ».
Il conclut : « Il faut que l’Occident accueille la résurgence mémorielle du Sud, reconnaisse les crimes commis, pratique la réparation. Et puis, surtout qu’il consente à démanteler l’ordre cannibale du monde, à passer du capitalisme à la civilisation. (...) La mobilisation des forces sociales en Europe et dans le Sud, la résistance à la restauration du capitalisme de la jungle seront indispensables pour qu’une civilisation humaine naisse sur notre planète ». Des réflexions où l’on retrouve celles de Paul Vergès il y a 15 ans déjà...

 Roger Orlu 

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(1) Voir “D’une île au monde”, page 310 (l’Harmattan).
(2) Voir “La Haine de l’Occident” (Albin Michel) et l’entretien accordé à “l’Humanité” du 14 novembre 2008.


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