Géorgie

Les défis du peuple géorgien demeurent

Pour éviter que le sang coule, le président démissionne

25 novembre 2003

Face à la pression des manifestants, le président géorgien a abandonné le pouvoir et aurait déjà quitté le pays. L’ex-présidente du Parlement, Nino Bourdjanadzé, lui succède. L’opposition célèbre sa victoire.
Mais au-delà de la liesse de ce dimanche soir, les problèmes du pays demeurent. Outre une économie en lambeaux, la nouvelle direction du pays sera confrontée à plusieurs dossiers épineux. Et certains, tel celui du séparatisme, toujours présent dans ce pays multiethnique, pourraient même s’aggraver. Ainsi, l’ancien président, grand maître en diplomatie, parvenait à gérer les conflits latents causés par les séparatistes abkhazes, ossètes et adjars.
Par ailleurs, dans sa politique étrangère, Chevardnadzé a manœuvré entre les États-Unis, fournisseurs d’une importante aide matérielle et promoteurs d’un oléoduc censé apporter la prospérité au pays, et la Russie, puissance régionale incontournable, d’ailleurs fort mécontente de la construction de l’oléoduc en question, qui fera un jour partir vers les marchés mondiaux le pétrole de la Caspienne sans passer par le territoire russe. Un défi de taille pour ses successeurs, qui, après avoir vu le chef de la diplomatie russe Igor Ivanov venir surveiller le départ en douceur de l’ancien président, attendent maintenant la visite de son homologue américain Colin Powell.
C’est sans doute pour ces diverses raisons qu’Igor Ivanov, dès dimanche soir, alors qu’il venait à peine de quitter Tbilissi et faisait escale dans la région autonome géorgienne d’Adjarie, a mis en garde contre les risques d’éclatement du pays. L’Union européenne a émis pour sa part l’espoir d’une transition pacifique.

Beaucoup de pétrole sous une "révolution de velours"
Dimanche soir à Tbilissi, le président Edouard Chevardnadze a finalement quitté le pouvoir, ou plutôt ce qu’il en restait, au terme d’une médiation menée par le chef de la diplomatie russe, Igor Ivanov. Le leader de l’opposition, Mikhaïl Saakachvili, nouvel ami des Américains, avait promis que le sang ne coulerait pas. Mais jusque dans les tout derniers instants du bras de fer entamé après les élections truquées du 2 novembre, rien ne permettait d’espérer cette « révolution de velours ». Et tout permettait de craindre que la sinistre mécanique caucasienne était une fois de plus, une fois de trop, sur le point de se remettre en marche. Car depuis les proclamations d’indépendance qui accompagnèrent le dépeçage de l’Union soviétique à l’automne 1991, le Caucase - et plus particulièrement la Géorgie - n’a connu qu’une longue descente aux enfers. Sécessionnisme de provinces rebelles alimenté en sous-main par Moscou (qui n’a jamais vraiment digéré son retrait), entrisme américain et grand banditisme : la zone a enfanté, avec une macabre régularité, des séismes politiques et ethniques se soldant par de méchantes guerres civiles oubliées aux marges orientales de l’Europe. Plusieurs dizaines de milliers de morts plus tard, les trois Etats de Transcaucasie (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan) sont exsangues, entités floues minées de l’intérieur, manipulées de l’extérieur. La manne pétrolière sous les flots de la mer Caspienne n’a pas eu, et n’aura peut-être jamais, l’effet stabilisateur sur la région promis par tous ceux, diplomates, multinationales et agents d’influence, qui se sont précipités à Bakou ou à Tbilissi pour y établir les règles de leur nouveau grand jeu stratégique. Dans cette optique, les apparences de la "révolution" géorgienne sont trompeuses. Trop bien orchestrée pour être spontanée, la passation de pouvoir - si elle continue à se dérouler pacifiquement - a probablement fait l’objet d’un arrangement au sommet entre Moscou et Washington.
Les deux parties ont trop à perdre dans l’aventure pour ne pas céder à la tentation d’organiser les événements. Une guerre civile, en effet, aurait immanquablement provoqué l’intervention des forces russes
Moscou entretient toujours plusieurs bases militaires en Géorgie. Or les Russes, sans renoncer au projet cher à Poutine de restauration sur les anciennes marches de l’Empire, entendent réaliser leur dessein par la voie de la seule domination économique, en jouant leur partition dans la grande partie pétrolière et gazière qui anime la région. C’est exactement l’objectif poursuivi par les Etats-Unis, plus déterminés que jamais à sécuriser le parcours du futur pipeline qui transportera à l’Ouest l’or noir de la Caspienne. Le tuyau passera tout près de Tbilissi dans le calme velouté d’une "révolution de velours" dont les mois à venir nous diront de quel prix les Géorgiens auront à la payer.

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Témoignages - 82e année


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