Une tribune libre de Bruno Guigue

Les dessous de la crise iranienne

18 mai 2006

Hier soir, Bruno Guigue, écrivain, politologue, spécialiste des questions du Proche-Orient, a animé une conférence-débat à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université de La Réunion sur le thème : “L’Iran, prochaine cible ?”. Sur ce même sujet, il nous a fait parvenir un texte intitulé : « Crise iranienne : une expertise “géopolitiquement correcte” ». On lira ci-après la première partie de ce texte, avec des intertitres de “Témoignages”.

Les menaces proférées contre l’Iran en offrent une nouvelle illustration : tout se passe comme si le bombardement du Moyen-Orient faisait désormais partie du droit commun des relations internationales. Cet habitus géopolitique, on voit avec quelle application méticuleuse les médias dominants le distillent à longueur de colonnes. De quelle manière ils en acclimatent savamment l’hypothèse, sous couvert d’une phraséologie technicienne du même acabit que celle qui précéda l’invasion de l’Irak par la soldatesque américaine.
À grand renfort d’expertises, ces médias maquillent docilement en considérations objectives le parti-pris des puissances occidentales. Ils relaient complaisamment les fallacieux postulats destinés à étayer le bien-fondé de cette entreprise militaire dont on nous annonce, sans relâche, l’imminence fulgurante. Détaillant avec gourmandise les plans d’attaque du Pentagone, ils assènent à nouveau le spectacle nauséeux de ces préparatifs de guerre qui, faute de raisons valables, semblent trouver en eux-mêmes leur ultime justification.

Un seul exemple

Ne pouvant passer en revue les innombrables analyses savantes offertes à notre admiration, on retiendra un seul exemple. Expert de la “Fondation pour la recherche stratégique”, Bruno Tertrais prétend ainsi nous expliquer les principales données de la crise nucléaire iranienne (“Le Monde”, 13 avril 2006).
À la question naïve : "le programme nucléaire de l’Iran représente-t-il vraiment une menace ?", la réponse de l’expert est lapidaire et sans appel : « C’est d’abord une menace potentielle pour le Moyen-Orient... C’est ensuite une menace pour l’avenir du régime de non-prolifération nucléaire, qui est en jeu dans cette affaire. C’est enfin une menace potentielle pour l’Europe, qui sera bientôt à portée des missiles iraniens ».

Trois approximations douteuses

Dans ce magnifique concentré d’expertise, on relève trois affirmations qui sont autant d’approximations douteuses, autant de raccourcis manichéens. Commençons par la première : le programme nucléaire iranien serait une menace pour le Moyen-Orient.
Mais encore faut-il que ce programme soit à finalité militaire : la République islamique le nie formellement, et l’Agence internationale de l’énergie atomique la soupçonne de mensonge. Évoquer la “menace nucléaire iranienne” sans effectuer le rappel préalable de ces positions officielles revient à prendre parti a priori dans le débat.
Supposons néanmoins qu’il soit à finalité militaire : en quoi ce programme représente-t-il une menace pour le Moyen-Orient ? En d’autres termes, quel pays de cette région pourrait-il fournir la cible de la "bombe iranienne" ?
L’assertion de notre expert est d’autant plus étrange qu’il s’emploie par ailleurs à dénier toute relation avec Israël : « En tout état de cause, malgré certaines déclarations, je ne crois pas une seconde que le projet nucléaire iranien soit destiné à contrer le programme nucléaire israélien ».

Parfaite hypocrisie

Comme la plupart de ses collègues, l’expert en stratégie applique la loi du silence dès qu’il s’agit de la bombe israélienne. Respectueux de l’omerta, il s’emploie soit à éluder la question, soit à lui apporter une réponse de la plus parfaite hypocrisie : « L’Iran et Israël sont dans des situations totalement différentes du point de vue du droit international. L’Iran s’est interdit lui-même d’avoir la bombe en signant le TNP (traité de non-prolifération nucléaire - NDLR). Israël n’a pas signé le TNP, et donc son programme nucléaire n’est pas contraire au droit international ».
Autrement dit : il n’y a aucune menace si l’arsenal nucléaire a été acquis en dehors du traité (Israël), mais seulement lorsqu’un État signataire est susceptible de l’acquérir un jour (Iran). Comme si la qualification juridique de l’arsenal déterminait sa dangerosité !
On se demande si le Troisième Reich, lui, aurait signé le TNP en prenant ainsi le risque de se conformer au Droit international : en s’y soustrayant, il aurait pu mener ses entreprises guerrières en toute “légalité”.

Peut-on en dire autant d’Israël ?

Mais pour imposer l’image exclusive d’une “menace iranienne”, il faut bien occulter la seule menace réelle qui plane sur le Moyen-Orient. Peu importe que la République islamique n’ait jamais commis d’agression militaire à l’égard de ses voisins. La guerre Iran-Irak fut déclenchée par Saddam Hussein, et l’Iran n’a jamais attaqué personne sinon verbalement.
Peut-on en dire autant d’Israël ? À plusieurs reprises, il a lancé ses forces aériennes sur l’Égypte, la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Irak et la Tunisie, sans parler des territoires palestiniens quotidiennement pris pour cibles par ses chasseurs-bombardiers et ses hélicoptères lance-missiles.
Pour accréditer le péril iranien, on omettra aussi de souligner dans quelle situation géopolitique se trouve la République islamique. Il suffit de consulter une carte du Moyen-Orient : à l’exception de la Syrie, son environnement est particulièrement hostile.
Pays frontaliers, l’Irak et l’Afghanistan sont sous occupation militaire occidentale. La majeure partie de l’Asie centrale ex-soviétique est tombée dans l’orbite des États-Unis. La péninsule arabique accueille d’impressionnantes bases militaires américaines et l’US Navy croise dans le Golfe persique.

Menace de l’Iran sur le TNP ?

Que l’Iran songe à garantir son indépendance énergétique dans la perspective de l’après-pétrole n’a rien d’étonnant ni de scandaleux. Qu’il veuille un jour procéder à la sanctuarisation de son territoire par l’acquisition d’un arsenal dissuasif de type nucléaire, non plus.
Mais affirmer qu’il représente une menace pour le Moyen-Orient, c’est confondre une stratégie de dissuasion du faible au fort avec une stratégie offensive, qui existe seulement dans l’imagination des “experts”.
De même, l’Iran représente-t-il réellement une menace pour le traité de non-prolifération nucléaire ?
Selon M. Tertrais lui-même, dans le meilleur des cas, ce pays serait capable de se doter d’une arme nucléaire d’ici deux à cinq ans. Pourquoi ne pas mettre à profit un tel délai pour mettre en œuvre effectivement le TNP ?

L’attitude des grandes puissances nucléaires

Les grandes puissances nucléaires n’ont jamais fait d’efforts pour convaincre l’Inde, Israël et le Pakistan de se joindre à elles en signant le TNP. Refusant d’adhérer au traité, ces trois pays ont constitué un arsenal échappant à tout contrôle, en toute impunité.
Mais il y a plus. Le traité prévoyait aussi un désarmement nucléaire que les cinq États “légalement” dotés d’armes (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Chine, Russie) ont délibérément ignoré.
Pire encore, les États-Unis ont sans cesse évoqué la construction de nouvelles armes nucléaires, toujours plus sophistiquées, dont l’usage à titre préventif est clairement envisagé par l’administration Bush, violant ainsi un dernier tabou : l’utilisation d’armes nucléaires en première frappe contre un pays non nucléarisé, et naturellement hors de toute légitimation onusienne.

Ne pas confondre l’arbre et la forêt

Il n’est guère besoin du programme nucléaire iranien, en somme, pour donner le coup de grâce à un traité que la politique américaine a depuis longtemps vidé de sa substance.
Pour ceux qui n’en seraient pas convaincus, il suffit de lire la “Nuclear Posture Review” (révision de la stratégie nucléaire) de janvier 2002 : ce document fait de l’arme nucléaire une arme comme les autres, susceptible d’être utilisée à sa guise par le président.
Il prévoit aussi le remplacement des missiles intercontinentaux en 2020, des sous-marins en 2030 et des bombardiers en 2040. Ce sera sans doute la contribution américaine au désarmement nucléaire et à la mise en œuvre du TNP cher à M. Tertrais. Lequel n’en dit mot, préférant éclairer l’opinion publique sur le péril imminent d’une bombe iranienne inexistante. Affirmer que l’Iran menace le TNP, c’est vraiment confondre l’arbre et la forêt.

(à suivre)

Bruno Guigue


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Témoignages - 82e année


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