Préserver les Réunionnais des discours communautaristes de division
30 juin, parLa situation en Afrique du Sud doit faire réfléchir ceux qui ont une vision communautariste de La Réunion
Par le Professeur Bismark Tyobeka, principal et vice-chancelier de la North-West University(NWU) (Afrique du Sud)
30 juin, par

À deux reprises, j’ai vécu des moments où l’Afrique du Sud était au centre de l’attention mondiale. La dernière décennie du XXe siècle annonçait l’avènement d’une nation appelée à montrer l’exemple sur le plan moral, alors que nous nous engagions à ne jamais répéter les erreurs de notre passé marqué par l’injustice. Aujourd’hui, alors que de nombreux citoyens menacent de recourir à la violence contre les étrangers, nous risquons une fois de plus de devenir un État paria aux yeux du monde.
Le 11 février 1990, j’étais rivé devant le téléviseur, chez ma sœur, dans le township de Selosesha à Thaba Nchu, où je venais de commencer la Standard 8 (équivalent de la classe de seconde) au lycée Moroka. J’avais profité d’un week-end hors de l’internat et, comme des millions de personnes à travers le monde, j’ai regardé Nelson Mandela franchir les portes de la prison de Victor Verster en homme libre. Quatre ans plus tard, le 27 avril 1994, j’étais dans mon village de Nonceba, où j’ai voté à l’école primaire de Nonceba. L’Afrique du Sud ouvrait alors ses bras à tous ceux qui y vivaient, et le monde, en retour, nous accueillait à bras ouverts.
Aujourd’hui, trente-deux ans et deux mois plus tard, en tant que principal et vice-chancelier de la North-West University (NWU), je suis consterné par le risque de violences de grande ampleur et de perturbations visant les immigrés en situation irrégulière.
Avant toute chose, soyons honnêtes. L’immigration illégale n’a pas sa place. Nos ressources sont limitées et nous avons le devoir de protéger nos citoyens et de veiller à leur bien-être. Après la récente vague d’attaques xénophobes et les menaces de nouvelles violences, les Sud-Africains sont une fois de plus sommés de choisir entre deux faux extrêmes : soit tolérer la xénophobie, soit fermer les yeux sur l’immigration clandestine. Collectivement, nous ne devrions choisir ni l’un ni l’autre. Nous devons reconnaître que lorsque les gouvernements échouent à gérer correctement l’immigration, les migrants ordinaires deviennent souvent les boucs émissaires de défaillances qui relèvent de l’État. Cette injustice est tout aussi grave que le fait de franchir illégalement les frontières. Mais la violence n’est jamais une solution.
Je voudrais ramener ce débat à un niveau plus personnel : celui de mon université, la North-West University. Le mot « université » vient du latin universitas, qui signifie « une communauté unie dans son ensemble ». À la NWU, nous accueillons des enseignants, des chercheurs et des étudiants venus de tout le continent africain, car nous savons que les grandes avancées scientifiques ne connaissent pas de frontières, que nous avons autant à apprendre des autres qu’à leur transmettre, et que les idées possèdent des passeports bien plus puissants que ceux des personnes qui les portent.
Les étudiants deviennent de meilleurs diplômés parce qu’ils côtoient des personnes qui pensent différemment. À l’inverse, une université qui s’isole s’appauvrit rapidement sur le plan intellectuel.
Aux yeux du grand public, la distinction entre les migrants en situation régulière, les réfugiés, les étudiants internationaux, les professionnels qualifiés et ceux qui contournent délibérément les lois sur l’immigration tend à disparaître. C’est ainsi que nous en arrivons à la situation toxique que nous connaissons aujourd’hui.
En tant qu’universités publiques, je crois qu’il est de notre devoir de montrer que l’ouverture et l’ordre ne sont pas des idéaux opposés, mais complémentaires. Nous prospérons parce que nous associons l’ouverture aux personnes et aux idées à la responsabilité, au mérite et au respect de l’État de droit. Les étudiants étrangers ne viennent pas simplement s’installer : ils obtiennent les visas nécessaires. Les universitaires internationaux sont recrutés selon des procédures rigoureuses et sont tenus de respecter les mêmes règles et les mêmes normes que tous les autres. L’ouverture fonctionne précisément parce qu’elle repose sur des règles claires, appliquées de manière juste et cohérente.
Un récent article du prestigieux magazine britannique The Economist souligne qu’il existe de nombreuses preuves remettant en question les idées reçues sur les migrations. Les personnes nées à l’étranger ne représentent qu’environ 5 % de la population sud-africaine, et les recherches menées par la Banque mondiale ainsi que par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montrent que les migrants sont souvent des créateurs nets d’emplois : ils fondent des entreprises et stimulent l’activité économique. D’autres études indiquent également que les ressortissants étrangers sont, en moyenne, moins susceptibles de commettre des crimes que les citoyens sud-africains. Ces réalités sont parfois difficiles à entendre, mais sont-elles réellement connues du grand public ?
Le terme universitas nous rappelle que l’humanité progresse non pas en se détournant les uns des autres, mais en apprenant ensemble. Cependant, une communauté ne peut perdurer que si elle respecte des règles. L’Afrique du Sud n’a pas à choisir entre l’ouverture et l’ordre : elle a besoin des deux. Nous devons rejeter sans réserve la xénophobie, appliquer les lois sur l’immigration sans hésitation, et continuer à bâtir des universités qui accueillent les idées venues des quatre coins du monde tout en restant fermement ancrées dans le respect de l’État de droit.
Les couleurs de notre Nation Arc-en-ciel s’estompent. Les rêves de nos fondateurs sont remis à plus tard. Le sang versé pour conquérir la liberté est oublié, tandis que leurs convictions sont négligées ou dévoyées. Plus de 11 750 jours après avoir déposé mon premier vote démocratique dans l’urne, l’héritage de la réconciliation plutôt que de la vengeance, de l’espoir plutôt que de la haine, demeure entre nos mains. Saisissons une nouvelle toile et profitons de cette occasion pour y peindre à nouveau des couleurs éclatantes, afin que le monde voie que l’Afrique du Sud est bien plus qu’un simple point sur une carte : c’est une idée à laquelle il vaut la peine d’aspirer.
Professeur Bismark Tyobeka
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