Un aspect négligé de l’historiographie

Les tirailleurs sénégalais de Madagascar, oubliés de l’histoire

25 août 2008

Cette contribution constitue une réflexion autour d’une étude de Amadou Bâ, Doctorant en Histoire à l’Université de Paris VII intitulée Premiers jalons pour une histoire des tirailleurs « sénégalais » à Madagascar

Publiée dans l’ouvrage intitulé "Madagascar et L’Afrique" (Karthala 2007, s/d Nativel D et F.V. Rajaonah), le travail d’Amadou Bâ retrace l’histoire des tirailleurs recrutés en Afrique de l’Ouest et déployés à Madagascar par le pouvoir colonial français pour les besoins de la conquête et de la pacification de la Grande Ile.
Les deux images contrastées du Sénégalais à Madagascar trouvent leurs origines dans le passé colonial du Sénégal. S’il est attesté que la première représentation, du reste positive, réfère au rayonnement culturel et politique du Sénégal (Dakar capitale de l’Aof, Ecole Wiliam, Ecole de Médecine de Dakar), il n’en demeure pas moins vrai que l’image fortement négative du "Sénégalais" trouve ses fondements historiques dans le rôle et l’impact des tirailleurs sénégalais dans la conquête et la pacification de la Grande Ile.
Il existe des Sénégalais, Maliens, Guinéens, Ivoiriens, Burkinabé, Mauritaniens, natifs de l’ancienne Aof (Afrique Occidentale Française), dont les descendants sont devenus aujourd’hui des Malgaches. Pourtant, nombreux sont ceux qui en Afrique de l’Ouest ignorent encore qu’ils ont un parent, proche ou éloigné dans la Grande Île. Les rares Ouest-Africains qui ont eu l’occasion de séjourner à Madagascar ont, sans doute été surpris de rencontrer des Malgaches qui portent des noms de la sous-région : Camara, Ndiaye, Coulibaly, Sall, Diarra, Bré, Soumano, Mansaré, Sy, Diallo, Ouedrago, Koné, Tall, Sylla, Barry, Dabo, etc.
Ainsi, de nombreux Malgaches dont les parents ou arrières grands-parents, tirailleurs, sont originaires de l’Afrique Occidentale vivent de nos jours à Madagascar. Aussi bien dans la capitale Antananarivo que dans les endroits les plus reculés de l’île, on y trouve ces descendants de tirailleurs sénégalais, désignés sous le nom de "Senegaly", "Soanagaly" ou "Sônagaly" (malgachisation du mot Sénégal).
La mobilisation de soldats de l’Aof pour la colonisation de la Grande Île démarre à la fin du XIXe siècle et s’est poursuivie jusqu’à la fin des années 1940. Pourtant, dès 1820, des Sénégalais, connus sous le nom de yolofs (wolof), sont signalés dans les possessions françaises de l’Océan Indien occidental (île de Sainte Marie) notamment sous le règne de Radama Ire. Composée d’éléments recrutés dans tout l’empire colonial français (Métropolitains, Kabyles, Réunionnais, etc.), l’armée française de Madagascar comportait un nombre important d’Ouest-Africains, recrutés massivement entre 1896 et 1905, grâce au Général Gallieni, suite à la pacification consécutive à la prise de Tananarive. La lente pacification de l’île et les différents troubles qui secouèrent la région de l’Océan Indien obligèrent les autorités coloniales à maintenir sur place de nombreux soldats et policiers de l’Aof et à faire venir d’autres à la fin des années 1940, suite à l’insurrection qui s’est déclenchée dans l’île en mars 1947.
La question agitée par l’auteur est de savoir si les tirailleurs sénégalais sont utilisés comme auxiliaires ou agents d’exécution. A l’origine recrutés dans leur grande majorité, et utilisés comme soldats de première ligne pour les opérations de conquête et de pacification, les tâches assignées aux tirailleurs sénégalais changent dès les années 1940 marquées dans l’empire colonial français par la constitution d’une masse critique contestant et remettant systématiquement en question le pouvoir colonial. Dès lors, s’opèrent des changements significatifs dans l’utilisation des tirailleurs sénégalais qui sont déployés dans la police pour les opérations d’escorte et de maintien de l’ordre s’ils ne sont pas intégrés dans l’administration. Les violences exagérées auxquelles se livrèrent les tirailleurs sénégalais résultent certainement, en partie, des pouvoirs excessifs octroyés par leurs supérieurs français. C’est dans ce contexte qu’il faudrait certainement lire la dure répression des tirailleurs sénégalais lors des soulèvements de 1947 à Madagascar. C’est à partir de là qu’il faudrait situer les racines de la représentation assez négative des Sénégalais qui assurèrent les opérations de conquête, de pacification et de maintien de l’ordre dans la Grande Ile. Utilisé par les Français pour terroriser et effrayer les populations, le tirailleur sénégalais dans les rêves est interprété comme mauvais présage et signes de malheur s’il n’est pas assimilé, dans la pratique au "grand, noir et méchant".

Une telle image a du reste rendu difficile l’intégration des tirailleurs sénégalais et de leurs descendants que les Malgaches continuent d’ailleurs de désigner jusqu’à présent sous le terme de Sénégalais. Pourtant, en dépit de ces difficultés, les "Sénégalais" parviendront à assurer leur intégration sociale par le biais de la religion (Islam), de la réussite sociale et des mariages avec les populations locales.
Principales forces d’appui et de pénétration dans l’intérieur du pays, les Ouest-Africains ont joué un rôle incontournable dans la conquête et la pacification de Madagascar. Sans eux, Madagascar pourrait échapper à la France. Aussi, ont-ils permis à la France d’accéder à des territoires riches en ressources naturelles, minières et énergétiques, d’avoir une mainmise sur une région très stratégique, située entre l’Afrique et l’Asie et surtout d’élargir son influence politique et culturelle dans le monde. Malgré les sacrifices et les efforts consentis, malgré le sang versé, la France a préféré oublier ces valeureux hommes. Quelle énorme injustice !
Au total, l’histoire qui lie Madagascar aux Etats ouest-africains francophones reste pourtant dans les esprits. Le "Sénégalais" (entendez par là l’Africain noir), auxiliaire de la colonisation et de la répression, est devenu, dans l’imaginaire malgache une figure de légende aux traits particulièrement négatifs. Cela a eu pour conséquence une prise de distance des Malgaches vis-à-vis de l’Afrique noire. Pour bon nombre de Malgaches tous les Africains noirs restent des "Senegaly", que l’imaginaire populaire et les expressions traditionnelles présentent comme de redoutables agents dans l’exécution des ordres du colonisateur. Cette perception du "Sénégalais" et de ses descendants est à l’origine de plusieurs cas de rejet et de discrimination de métisses sénégalo-malgaches.
Ce travail novateur d’une grande richesse, est une contribution de qualité à l’histoire des tirailleurs Sénégalais ; il mérite d’être attentivement lu par tous les Africains désireux de comprendre la trajectoire de ces Africains souvent oubliés par l’histoire.

Mor Ndao - Maître Assistant Flsh - Université Cheikh Anta Diop Dakar


Autres publications de Amadou Bâ :

"Les tirailleurs sénégalais comme éléments de répression à Madagascar", in Colonisations et répressions XIXe-XXe siècles, colloque organisé par le laboratoire Sedet de l’université Paris VII (Denis Diderot) du 15 au 17 novembre 2007.
"Les représentations du Sénégalais à Madagascar", in Idées et représentations coloniales dans l’Océan Indien du XVIIIe siècle au XXe siècle, colloque organisé par l’Université de Saint-Denis de la Réunion du 2 au 5 octobre 2007.
"Premiers jalons pour une histoire de tirailleurs sénégalais à Madagascar", in Didier Nativel et Faranirina Rajaonah, Madagascar et l’Afrique : Entre identité insulaire et appartenances historiques, Paris, Karthala, 2007.
"Les Ouest Africains dans la colonisation de Madagascar de 1895 à 1960", Mémoire de Master II (ex-DEA), Université Paris Diderot (Paris VII), 2005, 162p.
Présentement Amadou Bâ prépare une thèse de Doctorat sur les tirailleurs sénégalais à Madagascar

Sources : Le Quotidien (Madagascar)


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