Mes saisons blanches et noires par André Brink

27 août 2008

Début 2006, André Brink a publié son autobiographie fictive et parle des lendemains de l’apartheid, de son amour de la France, des femmes et de Mandela.

Mother Africa

J’ai connu au moins trois Afrique du Sud complètement différentes. Celle de mon enfance dans une région de province éloignée, celle de 1948 et de la création de l’apartheid, puis celle du triomphe de Mandela en 1994. Les Sud-Africains ont un don incroyable pour se transformer. En fait, pendant toutes les années de l’apartheid, Noirs et Blancs afrikaners ont, au-delà des frontières imposées, partagé beaucoup de choses. Au XIXe siècle, les Noirs du Cap et les Boers résistèrent ensemble contre l’impérialisme britannique. Afrikaners et Noirs ont en commun la mémoire d’un passé pastoral et nomade.
 Je me souviens qu’à Gibraltar j’observais par un jour très clair se dessiner au loin les côtes du Maroc. Un Noir, lui aussi, regardait l’horizon. « Que faites-vous ? », me demanda-t-il. « Je regarde mon continent. Je suis africain. » Il se jeta alors dans mes bras. « Moi aussi », dit-il en pleurant. Ce moment de fraternité intense est difficile à expliquer en termes rationnels. Enfant, ma mère étant malade, c’est une nourrice noire du Sotho qui s’est occupée de moi les trois premières années de ma vie. A 3 ans, je parlais le sotho. J’ai tout perdu, sauf la mémoire des rythmes de la langue et le souvenir de l’amour dont moi, petit enfant blanc, fus enveloppé par ma nourrice. Avec elle, j’avais un sentiment de sécurité absolue.

Amour libre


L’amour des femmes m’a permis de résister au cauchemar de l’apartheid. En raison de l’Immorality Act, avoir une relation sexuelle avec une Noire était particulièrement dangereux, surtout pour un Afrikaner. Les autorités considéraient toute relation interraciale comme un acte de trahison. Ce qu’on pardonnait à un Britannique, on ne le pardonnait pas à un Afrikaner. Toute transgression amoureuse et sexuelle était forcément vécue comme un acte personnel de rébellion, de résistance et d’affirmation de sa propre liberté. Et puis, quoi de plus bouleversant que la communion physique entre deux êtres ? La découverte renouvelée de l’érotisme comme voie légitime de l’exploration du monde a toujours ouvert ma perception du possible. Les femmes sud-africaines, noires ou pas, ont apporté à la lutte contre l’apartheid une lucidité et un courage que beaucoup d’hommes n’avaient pas. Elles nous ont éclairés. Amour et politique étaient vraiment indissociables.

La France et moi

J’ai fait des études à la Sorbonne de 1959 à 1961. Déjà enfant, j’étais tombé amoureux de Jeanne d’Arc. Adolescent, je lisais de mauvaises traductions en afrikaans d’Hugo, Balzac et Jules Verne. J’aimais la France pour ses grands hommes, Napoléon ou de Gaulle. En 1959, à cause de la guerre d’Algérie, Paris était quasiment en état de siège. Policiers et soldats patrouillaient avec des mitraillettes. J’ai alors compris ce qu’un état de siège veut vraiment dire. C’est à Paris en 1960 que j’ai appris le massacre de Sharpeville en Afrique du Sud. Ce choc m’a alors ouvert les yeux sur ce qui s’y préparait. Ma prise de conscience eut lieu sur un banc du jardin du Luxembourg : j’allais rejoindre la lutte des Noirs et défier mon peuple, les Afrikaners. Mon modèle était Camus et son "Homme révolté". C’est avec lui que j’ai pris conscience du rôle crucial de la résistance. L’annonce de sa mort cette année-là me marqua à jamais. Plus tard, j’ai traduit en afrikaans "les Justes".

Mai-68

Fin 1961, j’ai dû retourner en Afrique du Sud. Avec ressentiment et rancune. Je n’étais pas prêt à affronter la sombre situation de mon pays. Je n’avais qu’une envie, revenir à Paris. En 1967, Breyten Breytenbach, devenu mon meilleur ami, m’offre la possibilité de m’installer chez lui à Paris. J’y suis revenu avec l’intention de rester définitivement. Et puis Mai-68 est arrivé. Les responsabilités de l’individu envers la société étaient au coeur du mouvement. Je me suis dit qu’il était trop facile de critiquer mon pays à une distance de 10.000 kilomètres. Que m’engager d’ici était obscène. Je pris l’une des décisions les plus difficiles de ma vie : quitter la France pour revenir dans mon pays en proie à la tragédie de l’apartheid. En Mai-68, on a cru en l’utopie. Kundera l’a bien montré dans "L’insoutenable légèreté de l’être" : la loi d’airain de notre univers quotidien peut toujours être défiée. Autre chose est possible. Me voilà revenu à "l’Homme révolté".

Professeur

Enseigner la littérature en Afrique du Sud a été aussi une autre manière de mener le combat. L’occasion d’être en contact permanent avec une jeune génération consciente de ce qui se passait ailleurs à ce moment-là. Ils avaient faim d’en savoir davantage et manifestaient un enthousiasme incroyable, plus encore à partir du moment où j’ai écrit mon roman du retour, "Au plus noir de la nuit", premier roman en afrikaans interdit en Afrique du Sud. On ne pouvait le lire que clandestinement. Mais cette interdiction a fait la une des journaux. Chaque jour, des Noirs frappaient à ma porte pour me dire leur joie ou leur surprise qu’un Afrikaner se solidarise avec eux.

Post-apartheid

L’une des expériences les plus passionnantes de ma vie fut un séminaire, quinze jours durant, en 1992, aux environs de Salzbourg avec une soixantaine d’écrivains. Nous vivions dans un château isolé au milieu de la forêt. Nous appartenions tous à des pays récemment libérés de la dictature, d’Europe de l’Est ou d’Afrique. Chaque soir, après nos débats, on se retrouvait autour de bonnes bouteilles. Il se dégageait de ses soirées une terrible nostalgie, non pas des heures noires de la répression et de la censure, mais de la fraternité de nos années de lutte. Il est vrai qu’en Afrique du Sud Noirs, Métis et certains Blancs avaient le même ennemi. Certes, les Noirs vivaient des choses incomparablement plus dangereuses que les Blancs révoltés, mais, au fond, nous nous trouvions dans la même situation. C’est ce monde-là qu’avec mes amis écrivains je pleurais lors de ces soirées inoubliables de Salzbourg. N’oublions pas qu’en ces temps de lutte la littérature et la poésie étaient pour les écrivains et les lecteurs une drogue dont on ne pouvait se passer. Pas une drogue qui abrutit, mais au contraire qui ouvre portes et fenêtres. En Afrique du Sud, on se rassemblait dans des stades de football pour lire et écouter des poèmes. La poésie sous l’apartheid était un élément fondamental de notre survie. Elle nous donnait du courage. Quand la police débarquait, nous nous mettions à chanter des hymnes religieux ou à déclamer des sermons. Elle ne pouvait rien nous reprocher.

Le procès de Jacob Zuma

Le choc est vraiment sismique, parce que celui qui se trouve aujourd’hui devant les assises pour viol (un second procès suivra pour corruption) était non seulement vice-président du pays, mais aussi en charge du programme contre le sida et qu’il représentait une conscience morale. Ce qui est incroyable, c’est qu’il reste énormément populaire parmi les jeunes et surtout parmi les femmes. Il y a chaque jour devant le tribunal des manifestations menées par des jeunes filles qui clament : « Nous attendons Zuma. Nous voulons qu’il nous viole et devenir ses femmes. » Une admiration de jeunes filles Zouloues pour sa virilité qui montre que l’Afrique est aussi capable du pire. A l’euphorie qui a suivi la chute de l’apartheid succède le temps amer des désillusions. Mais aussi du réalisme. On accepte maintenant que l’euphorie était aveugle. C’était si magnifique de vivre ces moments qu’on avait espéré que les choses aillent beaucoup plus vite à partir de 1994 ! Aujourd’hui, on apprend la persévérance et la patience. L’apartheid n’est pas encore entièrement démantelé, les structures sont tellement enracinées qu’il faudra longtemps pour s’en débarrasser.

Vérité et Réconciliation

Le principe de cette commission, que la parole de la victime et celle de l’assassin ou du bourreau puissent être dites, sans qu’il y ait aucune condamnation, comportait tant d’espérance ! Vérité et Réconciliation, cette commission au départ unique au monde - à la différence d’autres pays, comme ceux d’Amérique du Sud, où cette parole-là n’a pas eu lieu à la fin de la dictature -, n’a pas tenu toutes ses promesses. Il fallait continuer, c’est presque une tragédie qu’on ait dû l’arrêter au bout de quelques années, alors qu’elle n’était pas encore arrivée à son terme. En tant qu’écrivain je crois passionnément au pouvoir de la parole, mais une confession ne donne pas forcément une solution. Malgré tout, pour la première fois dans l’histoire coloniale de mon pays, des bourreaux se confessaient et les victimes avaient l’occasion de raconter leur histoire en sachant qu’elles seraient écoutées et peut-être, jusqu’à un certain point, comprises.

Mandela

J’aurais pu le voir davantage, mais j’ai toujours hésité à le déranger. Je reste bouleversé par les cinq rencontres que j’ai eues avec lui. La dernière fois - il était encore président -, nous avons passé toute une matinée en tête-à-tête. Un dialogue inoubliable sur ce qu’ont en commun les Noirs et les Blancs, surtout les Afrikaners, et la sorte de sympathie, de tendresse même, qu’il ressent envers eux. Il est plutôt réticent à exprimer ses émotions. Mais il m’a beaucoup parlé de ses lectures en prison et combien il avait aimé les écrits des écrivains blancs, des Afrikaners. Au début, pour mieux comprendre son ennemi. Puis comment il s’est imprégné de la pensée des Afrikaners. Dans "Afrikaners" justement, il y a le mot africain et la reconnaissance de notre africanité commune. Il a pris ma main dans la sienne, en me disant : « Quand j’étais en prison, c’est ton roman "Une saison blanche et sèche" qui m’a fait voir le monde d’une autre façon ». Il voulait ainsi dire que la lecture des auteurs Afrikaners lui avait appris l’existence d’une autre Afrique du Sud, et que tous les Blancs n’étaient pas l’ennemi en bloc. Je suis sûr qu’il dirait la même chose à Nadine Gordimer, à Tom Hooper ou d’autres. Il voulait seulement mettre en lumière l’importance de la littérature.

Les trois livres à emporter sur une île déserte

"Don Quichotte", parce que je ne peux pas m’imaginer la vie sans ce livre. "Les Frères Karamazov", de Dostoïevski, qui pour moi dit presque tout de la vérité nécessaire. Et bien sûr "l’Etranger", de Camus.


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Témoignages - 82e année


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