Dans 2 mois, 10e anniversaire de la disparition de Paul Vergès
15 septembre, parLa disparition de Paul Vergès, le 12 novembre 2016, a été un événement en soi mais aussi la rupture avec un passé où il a dominé l’histoire (…)
50e anniversaire de la disparition du dirigeant communiste : un article de Bruno Guigue
15 septembre, par

Pendant un quart de siècle, de 1949 à 1976, Mao Zedong est resté aux commandes du pays le plus peuplé du monde. Ce fut une période mouvementée, traversée de crises et ponctuée de violences. Mais le pays a été unifié, modernisé, équipé. Non sans difficultés, il s’est relevé de ses ruines. Industrialisation, scolarisation, réforme agraire, allongement de l’espérance de vie, abolition du patriarcat et politique en faveur des nationalités minoritaires : Mao Zedong a légué à ses successeurs un pays transfiguré par la plus grande révolution de notre temps.
Contrairement à une légende fort répandue, l’apport de la période maoïste est largement positif sur le plan économique. On compare souvent la Chine avec la Corée du Sud ou Taïwan, mais ces petits territoires ont bénéficié d’une aide massive de la part des États-Unis, tandis que la Chine était sous le coup des sanctions économiques occidentales. Quant au Japon, il est déjà une puissance industrielle avant-guerre, et il bénéficie après 1945 d’une reconstruction financée par les États-Unis tout en étant dispensé du moindre effort militaire.
Totalement isolée à partir de 1960, la Chine, elle, est contrainte de bâtir son développement avec ses seules forces et sous la menace d’une agression impérialiste. C’est dans ces conditions difficiles qu’elle s’industrialise à grande vitesse, qu’elle construit des infrastructures modernes et rompt avec un archaïsme social pluri-millénaire. Fièrement, elle lance son premier satellite en 1975. Entre 1952 et 1978, l’industrie lourde est multipliée par 20, l’industrie légère par 10. L’avancée de la Chine est également impressionnante en matière nucléaire. Elle fait exploser sa première bombe nucléaire en 1964 et, deux ans et demi plus tard, c’est le tour de sa première bombe thermonucléaire.
Hormis les deux années chaotiques 1967 et 1968, la croissance économique de la Chine est supérieure en moyenne à celle de la plupart des pays en développement. Sa capacité industrielle est équivalente à celle de la Belgique lors de la création de la République populaire de Chine en 1949. A la mort de Mao en 1976, elle est la sixième puissance industrielle du monde. A cette date, elle est le troisième producteur mondial de charbon, le plus gros producteur de coton filé et le deuxième producteur de céréales.
Ces résultats économiques s’accompagnent d’une profonde transformation sociale. La Chine de Mao n’a plus rien à voir avec le pays archaïque et misérable de 1949. Dans les campagnes, la paysannerie a enfin obtenu le droit inaliénable à la terre. Dans les villes, la révolution a fait entrer dans les mœurs un égalitarisme dont témoignent l’encadrement strict des rémunérations et une large palette de prestations collectives : des logements à très faible loyer, des cantines collectives à trois repas quasiment gratuits, un régime d’assurance maladie et maternité entièrement pris en charge par l’entreprise d’Etat.
Expérience sociale sans précédent, la société chinoise forgée par la “Révolution culturelle” est collectiviste et frugale : elle est beaucoup plus pauvre, certes, mais aussi nettement plus égalitaire que la société chinoise contemporaine. Originalité aujourd’hui disparue, elle entend combattre la division entre travail manuel et travail intellectuel, entre tâches de direction et tâches d’exécution. Cette division existe bel et bien, puisqu’il y a des cadres et des ouvriers, des ingénieurs et des techniciens, mais elle est battue en brèche par la participation directe des cadres à la production matérielle.
Les cadres urbains, en effet, vont passer deux jours par mois dans les communes populaires. Dans l’entreprise industrielle, ce sont les membres de la direction qui doivent travailler à la production, soit dans les ateliers qui sont en retard dans l’exécution du plan, soit dans tel ou tel atelier en fonction des goûts ou de l’habileté manuelle de chacun. On imagine difficilement, aujourd’hui, le fonctionnement d’une telle société. Déterminée à instaurer une égalité réelle, elle dissout les classes sociales. Pour y parvenir, elle ne se contente pas d’abolir les privilèges, elle s’efforce aussi de limiter la spécialisation : ce qui distingue l’individu est mauvais, ce qui le fond dans la masse est bénéfique.
Cette volonté de changer l’homme était-elle une gageure ? L’égalitarisme promu par la Révolution culturelle était-il une utopie vouée à l’échec ? On ne peut pas réécrire l’histoire en déroulant le film à l’envers, et personne ne sait ce que serait devenue la Chine si elle avait maintenu le système forgé par Mao Zedong. Aurait-on vu la longue stagnation d’une société austère et frugale, mais libérée des fléaux sociaux que charrient le capitalisme et l’individualisme ? Ou bien un changement profond des mentalités, une mutation anthropologique accouchant d’un “homme nouveau” dévoué au bien commun, au prix d’un remodelage permanent des esprits ? Ou encore l’effondrement rapide d’un système collectiviste trop coercitif pour s’imposer durablement, la lassitude populaire finissant par vaincre l’enthousiasme révolutionnaire ?
Nul ne le sait. La seule certitude, c’est que la révolution chinoise, en dépit des erreurs et des difficultés, a généré un mieux-être collectif inconnu du peuple chinois. Marquées par le volontarisme du Grand Timonier, les “années Mao” sont des années de progrès incessant sur les plans économique, social, éducatif et sanitaire. Aux yeux de l’historiographie dominante, pourtant, la révolution communiste ne serait qu’une parenthèse néfaste dans le cours de l’histoire chinoise, un moment d’égarement entre deux périodes d’ascension. C’est seulement avec “la réforme et l’ouverture”, à partir des années 1990, qu’elle aurait connu un nouvel essor. Cette narration veut voir à tout prix, dans le spectaculaire réveil du dragon assoupi, l’œuvre miraculeuse de l’ouverture au monde après l’enfermement collectiviste.
Regard critique d’une intelligentsia occidentale qui honnit le communisme après l’avoir adoré ? Sans doute, et l’analyse n’y gagne pas en objectivité, lorsque l’ensemble des acquis de la période maoïste est effacé ou discrédité. Selon cette version de l’histoire, en l’espace de vingt-cinq ans, aucun progrès économique n’aurait été réalisé. S’il n’y avait pas eu le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle, la Chine aurait développé son économie de la même manière que Hong Kong, Taïwan, Singapour et la Corée du Sud. Mais c’est oublier, dans l’analyse des facteurs défavorables, la taille gigantesque du pays, la pauvreté inouïe d’une paysannerie famélique, l’énorme retard initial et l’hostilité du monde capitaliste !
A l’examen des faits, le mythe de la “catastrophe maoïste” s’effondre comme un château de cartes. Malgré les terribles échecs de la période 1959-1961 et les troubles de 1966-1968, la Chine enregistre des succès sans lesquels on ne peut comprendre la rapidité et l’efficacité de la réforme qui suivit : en 1976, le pays a opéré sa révolution industrielle, la révolution verte y a fait une tardive apparition, et les infrastructures d’une économie moderne sont en place. Certes, le pays demeure très pauvre et présente toutes les caractéristiques d’un pays en développement. Mais encore faut-il comparer ce qui est comparable : les autres pays en développement sont beaucoup moins bien lotis.
Si l’on compare la Chine avec les autres pays du “Tiers Monde”, le succès de la Chine de Mao est aussi impressionnant dans le domaine de l’éducation. La mobilisation de la société tout entière a fait reculer l’analphabétisme de manière spectaculaire : de 85 % en 1949, il est passé à moins de 15 % en 1975. Pour la première fois dans l’histoire chinoise, les enfants sont scolarisés de manière systématique, sans aucune distinction de sexe ou d’origine. Mieux encore : instruits à l’école, les jeunes élèves se font instructeurs à la maison. Dans la Chine des années Mao, ce sont les enfants scolarisés, fiers d’avoir accompli la prouesse d’apprendre les idéogrammes, qui les enseignent à leur tour à leurs parents et à leurs grands-parents.
Le maoïsme, c’est aussi l’émancipation de la femme, libérée du patriarcat ancestral par la grande loi sur la famille de 1950 : elle instaure l’égalité entre les sexes, autorise le divorce, la contraception et l’avortement, et elle interdit les mariages forcés, infantiles ou tarifés. Favorisé par cette révolution dans les mœurs, le progrès est également considérable dans le domaine de la santé, où la lutte contre la malnutrition, l’éradication des épidémies et la diffusion des règles d’hygiène entraînent l’allongement spectaculaire de l’espérance de vie : partie de 36 ans en 1949, elle atteint 64 ans en 1976, soit un résultat nettement supérieur à la moyenne mondiale, et dépassant de dix ans celui de l’Inde à la même époque !
Au prix d’une sévère discipline collective, la Chine de Mao s’est extraite de la misère, elle a définitivement rompu les chaînes du sous-développement. Des avancées jusque-là impensables ont été réalisées, créant les conditions nécessaires à l’accomplissement des progrès ultérieurs. Bien sûr, cette révolution s’est accompagnée d’une pression sociale considérable : la Chine des années 1950-1975 est une société collectiviste où l’individu doit se plier à une discipline sévère, rendre des comptes en permanence, subir le cas échéant une répression parfois excessive.
Le développement était-il à ce prix ? Si les Chinois d’aujourd’hui ne souhaitent pas revivre cette époque, ils savent bien que “la réforme et l’ouverture” engagées par Deng Xiaoping ont été rendus possibles par les efforts surhumains réalisés au cours de la période antérieure. Contrairement aux Occidentaux, ils admettent qu’il y a bien continuité — en dépit des changements de trajectoire — et pas seulement rupture, entre le maoïsme et le post-maoïsme.
Aussi le regard qu’ils portent sur Mao Zedong est-il très éloigné du discours dominant en Occident. Durant la Révolution culturelle (1966-1976), nombreux sont les intellectuels et les cadres qui ont eu à pâtir des débordements des gardes rouges et des factions révolutionnaires qui se livraient à une violente surenchère. Pourtant les Chinois d’aujourd’hui adhèrent pour la plupart à l’appréciation émise par Deng Xiaoping sur Mao Zedong : 70 % de positif, 30 % de négatif. Une phrase est très répandue parmi eux, révélatrice du jugement porté sur leurs dirigeants historiques : “Mao nous a fait tenir debout, Deng nous a enrichis, Xi nous a rendus puissants”.
Tout l’attachement que les Chinois portent à Mao, malgré ses erreurs, tient en effet à ce qu’ils l’identifient à la dignité nationale retrouvée. La Chine était morcelée, dévastée par l’invasion japonaise et la guerre civile. Mao l’a libérée et unifiée. En 1949, elle est le pays le plus pauvre du monde. Son PIB par tête atteint la moitié de celui de l’Afrique et moins des trois quarts de celui de l’Inde. Mais durant la période maoïste, la Chine affirme sa souveraineté, la jeunesse est scolarisée, les épidémies sont vaincues, la production s’accroît de façon régulière, le pays s’équipe et s’industrialise à marche forcée.
Dans l’historiographie dominante en Occident, c’est la légende noire qui domine : “despote sanguinaire”, Mao Zedong aurait ruiné la Chine sur l’autel de ses utopies mortifères. Le choix des sources traduit un tel parti pris. Porté aux nues par les médias français, un auteur comme Simon Leys, par exemple, est désigné comme “le seul intellectuel occidental” qui aurait conservé sa “lucidité” devant les “horreurs” du maoïsme : ne présente-t-il pas Mao sous les traits d’un tyran bouffi d’orgueil entraînant son pays dans l’abîme ? Un auteur chinois comme Mobo Gao, en revanche, est copieusement ignoré : dans ses travaux, n’a-t-il pas le tort de considérer la période maoïste du point de vue des ouvriers et des paysans ? Selon lui, la période 1949-1976 a apporté un mieux-être collectif et diffusé des valeurs égalitaires, amélioré la santé publique et vaincu l’analphabétisme.
Alors qui faut-il croire ? L’intellectuel belge qui a commenté la Révolution culturelle depuis sa chambre d’hôtel de Hong Kong, ou l’intellectuel chinois, fils de petits agriculteurs du Jiangxi, qui a vécu cette période dans son village natal ? S’il faut dresser le bilan de la période maoïste, c’est sur la base de ce que le peuple chinois a vécu, et non selon les humeurs variables de l’intelligentsia occidentale. Peu importe que Simon Leys exhale sa haine du communisme, mais qu’il ignore de A à Z les réalités dont Mobo Gao a fait l’expérience concrète disqualifie son jugement.
Certes, tout le monde convient aujourd’hui que le principal échec de la période maoïste fut le “Grand Bond en avant”. Ambition démesurée, choix techniques discutables, organisation du travail défaillante, tous ces facteurs se sont accumulés pour provoquer la catastrophe. D’autant que les désastres climatiques se sont ajoutés aux erreurs humaines : le tiers des surfaces cultivables, en 1959-60, subit une sécheresse de printemps suivie de typhons dévastateurs, tandis que l’embargo occidental interdit à la Chine d’importer des céréales. Circonstance aggravante, le retrait des techniciens soviétiques est ordonné par Khrouchtchev à l’été 1960 suite à la dégradation des relations avec l’URSS. Pire encore : fomentée par la CIA, une insurrection armée conduite par l’aristocratie éclate au Tibet en 1959, semant le trouble non seulement dans cette vaste province mais aussi au Sichuan et au Qinghai.
La famine qui en résulte entre 1959 et 1961 est terrible. Mais elle n’est pas la première qu’ait connue la Chine. Depuis la dynastie Han, les historiens chinois en dénombrent 1828, soit près d’une par an. Au XIXe siècle, la terrible famine de 1879-79, au Shaanxi, a tué entre 9 et 13 millions de personnes. Au XXe siècle, plusieurs vagues de famine frappent la Chine : en 1928-1929, 1936, 1942-1943 et 1946. Mais ce fléau récurrent n’est pas seulement dû aux intempéries.
Dans un récit publié en 1992, l’écrivain Liu Zhenyun montre que la famine a fait 3 millions de morts (sur 30 millions d’habitants) au Henan en 1942-43. Sa conclusion sur les responsabilités politiques du gouvernement nationaliste est sans appel. Si ce désastre a eu lieu, c’est en raison de l’indifférence de Chiang Kaï-shek à l’égard des populations affamées. Sans parler des impôts qui continuaient de frapper les familles paysannes, et de la corruption des responsables nationalistes qui ont revendu au marché noir une grande partie de l’aide alimentaire.
En tout cas, la famine de 1959-1961 fut bien la dernière, et le régime socialiste est le premier, dans l’histoire du pays, à avoir éloigné pour de bon le spectre de ce fléau pluri-millénaire. Ajoutons pour finir que son bilan humain est controversé. Pour discréditer l’époque maoïste, le nombre des victimes est gonflé comme une baudruche par des auteurs dont la médiatisation est inversement proportionnelle au sérieux de leurs travaux. Tour de passe-passe statistique, le procédé utilisé consiste à fixer arbitrairement comme taux normal le taux de croissance démographique de 1949, puis à attribuer la différence arithmétique à la famine du “Grand Bond”. Se livrant à des extrapolations fantaisistes, certains auteurs parlent de 30 ou 40 millions de morts.
Une estimation qui n’est pas sérieuse et contredite par les travaux montrant que pendant les trois années de famine, compte tenu du taux de mortalité des années précédentes, il y a eu un excédent de 8,3 millions de décès. La lecture contemporaine d’un événement comme le “Grand Bond”, en outre, est biaisée par l’absence de comparaison internationale. Or il suffit de consulter les meilleures sources indiennes pour obtenir des éléments intéressants. Selon le prix Nobel d’économie Amartya Sen, l’Inde moderne n’a jamais souffert d’une famine comme celle du Grand Bond, mais “elle a subi un excès de mortalité par rapport à la Chine de près de 4 millions par an au cours de la même période. Ainsi, dans cette seule zone géographique, davantage de personnes sont mortes de cette expérience capitaliste ratée (plus de 100 millions de morts) qu’il ne peut en être attribué à l’expérience communiste ratée depuis 1917”.
Loin des affabulations de la propagande occidentale, le véritable bilan du maoïsme est celui que le peuple chinois tire aujourd’hui : sans Mao, la Chine ne serait jamais sortie de l’ornière de ce “siècle des humiliations” qui commença avec les guerres de l’Opium en 1839. Aussi l’histoire jugera : en dépit de ses erreurs et de ses contradictions, Mao est le dirigeant qui a mis fin à cette descente aux enfers, qui a rétabli la souveraineté de la Chine et qui a engagé une immense nation sur la voie d’un développement autonome.
Dans l’atmosphère terrible des grandes révolutions du XXe siècle, en effet, Mao a su convaincre les masses paysannes, écrasées depuis des millénaires, de prendre les armes et de se libérer par leurs propres moyens. Adaptant aux conditions chinoises le meilleur de la tradition politique occidentale, le marxisme, il a jeté les fondations d’un redressement spectaculaire. Ses successeurs ont eu l’intelligence d’appliquer les réformes qui ont permis de faire fructifier cet héritage et de construire un “socialisme aux caractéristiques chinoises” dont les résultats, aujourd’hui, étonnent le monde.
Bruno Guigue
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