“Utopie”, le nouveau surnom de La Réunion ?

25 janvier 2008, par Roger Orlu

Pour certains philosophes et pour certains religieux, la meilleure façon de s’adapter aux difficultés de l’existence humaine est de se résigner à la réalité telle qu’elle est et de se dire - même si l’on résiste parfois à certaines formes superficielles de ces problèmes -, qu’il n’y a rien à faire pour changer fondamentalement les choses ; il faut croire qu’il y aura toujours des riches et des pauvres, il faut accepter son “destin” et se dire que seul un pouvoir transcendantal comme une divinité peut inverser le cours des événements et nous conduire après notre mort en un lieu mythique, nommé paradis.
Cette vision idéaliste voire fantasmatique de la réalité est une erreur manifeste et tient même de l’escroquerie, estiment d’autres philosophes et religieux.

La force de l’utopie

C’est le cas du philosophe Frederic Jameson (notre photo) , qui propose de « développer une angoisse de la perte du futur » et de faire de l’utopie - c’est-à-dire de la conviction qu’il est possible de créer une société idéale - un « rempart à la résignation ». (1) Ce marxiste nord-américain dénonce l’impasse de la “gauche pragmatique”, qui se contente de vouloir aménager le capitalisme au lieu de l’abolir. Cette faillite de l’imaginaire politique conduit à accepter le “monde comme il va” et rend incapable d’envisager un autre monde.
« Paradoxalement, écrit Frederic Jameson, cette incapacité croissante à imaginer un futur différent augmente - plutôt qu’elle ne diminue - l’attrait et l’utilité de l’utopie. Ce qui faisait la faiblesse politique de l’utopie au cours des générations antérieures - le fait qu’elle ne donnait aucune analyse de la puissance d’agir, qu’elle ne présentait pas d’image cohérente de la transition historique et pratico-politique - devient maintenant sa force, dans une situation où chacun de ces problèmes ne semble pour l’heure susceptible de recevoir une solution ». (2)

« Préparer la Cité idéale »

Ce concept subversif d’utopie est également exalté par un des plus grands penseurs français actuels : Albert Jacquard. Dans son livre “Mon utopie”, publié en 2006 chez Stock, au lieu de prôner le “réalisme” qui impose la dictature de l’argent, il préfère « décrire un demain souhaitable, sans (se) laisser engluer dans les contraintes d’aujourd’hui ou dans les rigidités d’hier ».
Pour Albert Jacquard, chacun doit avoir « conscience d’être emporté dans un tourbillon qui peut nous conduire au pire. C’est la survie même de notre espèce qui est en jeu ». Mais « la soumission à une prétendue fatalité serait un crime ». C’est pourquoi « nous avons le devoir de décrire et de commencer à préparer la Cité idéale ».

« Révolution culturelle »

À La Réunion, nous avons la chance d’avoir un responsable politique qui a aussi quelque chose d’un philosophe - voire d’un sage - et qui ne cesse de « rêver pour changer les choses ». Ce sont les mots utilisés par Brigitte Croisier pour présenter le livre qu’elle vient de faire paraître chez Océan Éditions sous le titre : “Paul Vergès, du rêve à l’action”, avec un ensemble de discours très importants du président de la Région.
À la fin de l’entretien publié au début du livre, Paul Vergès déclare : « Il nous faut inventer, construire un autre modèle de développement, compatible avec la préservation de notre environnement, réduisant les inégalités entre les peuples et assurant l’avenir des générations futures. Cela exige de nous dépouiller de nos habitudes mentales, de nos gestes inconscients, de repenser notre rapport à la nature et aux autres. Bref, nous avons besoin d’une révolution culturelle ».
Si nous faisons cette “révolution” à La Réunion, notre île ne portera-t-elle pas comme nouveau surnom “Utopie” ?

Roger Orlu

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(1) Le mot “utopie” vient du grec “ou-topos” (qui n’est en aucun lieu) et “Utopia” (“de nulle part”) est le nom donné par l’homme politique et humaniste Thomas More à l’île imaginaire qu’il décrit en 1516 dans son livre « sur la meilleure constitution d’une république ».
(2) Voir son livre “Archéologies du futur ; le désir nommé utopie” (Éditions Max Milo).


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