Moyen-Orient et Afrique du Nord

Faire des Palestiniens un peuple en exil

Regard d’universitaire sur la stratégie israélienne en Palestine cette année

Témoignages.re / 25 janvier 2007

Ilan Pappé est Professeur à l’Université d’Haïfa, conférencier du Département de Sciences Politiques à l’Université d’Haïfa et Président de l’Institut Emil Touma pour les Etudes Palestiniennes à Haïfa. Observateur attentif des événements qui se déroulent dans son pays, l’universitaire a publié le 11 janvier dans le journal en ligne "The Electronic Intifada" un article intitulé "Palestine 2007 : génocide à Gaza, épuration ethnique en Cisjordanie". Il fait le bilan de la stratégie utilisée l’an dernier par les forces israéliennes d’occupation et estime que 2007 verra l’amplification des méthodes coloniales visant à chasser les Palestiniens de leurs terres. Nous reproduisons ci-après de larges extraits de cet article.

Le 28 décembre 2006, l’organisation des Droits de l’Homme israélienne B’Tselem a publié son rapport annuel sur les atrocités israéliennes dans les territoires occupés. Les forces israéliennes ont tué l’année dernière 660 citoyens. Le nombre de Palestiniens tués par Israël a triplé l’année dernière par rapport à l’année précédente (environ 200).
Selon B’Tselem, les Israéliens ont tué 140 enfants au cours de l’année dernière. La plupart des tués l’ont été dans la Bande de Gaza, où les forces israéliennes ont démoli près de 300 maisons et tué des familles entières. Cela signifie que depuis 2000, les forces israéliennes ont tué près de 4.000 Palestiniens, dont la moitié était des enfants, et fait plus de 20.000 blessés. B’Tselem est une organisation conservatrice, et les chiffres pourraient être plus élevés. Mais il ne s’agit pas seulement d’une escalade des meurtres intentionnels, cela concerne la tendance et la stratégie.
En ce début d’année 2007, les décisionnaires israéliens affrontent deux réalités très différentes en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza.
En Cisjordanie, ils sont plus proches que jamais de finir la construction de leur frontière orientale. Leur débat idéologique interne est terminé et leur schéma directeur d’annexer la moitié de la Cisjordanie est appliqué à une vitesse toujours croissante. La dernière phase a été retardée en raison des promesses faites par Israël, dans le cadre de la feuille de route, de ne pas construire de nouvelles colonies. Israël a trouvé deux moyens d’éviter cette interdiction supposée.

Poursuite du "transfert" des Palestiniens

D’abord, il a défini un tiers de la Cisjordanie comme faisant partie du Grand Jérusalem, ce qui lui a permis de construire dans des centres de communautés et des parties de villes nouvellement annexés. Ensuite, il a agrandi d’anciennes colonies dans de telles proportions qu’il n’y a pas eu besoin d’en établir de nouvelles.
Cette tendance a donné une nouvelle impulsion en 2006 : des centaines de caravanes ont été installées pour délimiter la limite des expansions ; les plans d’aménagements pour les nouvelles villes et quartiers ont été finalisés et les routes de contournement d’Apartheid et le système de routes à grande circulation ont été achevés.
En tout, les colonies, les bases de l’armée, les routes et le Mur permettront à Israël d’annexer près de la moitié de la Cisjordanie d’ici 2010. A l’intérieur de ces territoires, il y aura un nombre considérable de Palestiniens contre qui les autorités israéliennes continueront à appliquer une politique de transfert lent et rampant : sujet trop ennuyeux pour importuner les médias occidentaux et trop évasifs pour que les organisations des droits de l’Homme fassent un point d’ensemble sur le sujet.

Le ghetto de Gaza

La précédente stratégie à Gaza était d’y ghettoïser les Palestiniens, mais cela n’a pas fonctionné. La communauté ghettoïsée continue à exprimer sa volonté de vivre en tirant des missiles primitifs sur Israël. Ghettoïser ou mettre en quarantaine des communautés non désirées, même si elles étaient considérées comme sous-humaines ou dangereuses, n’a jamais fonctionné dans l’histoire en tant que solution. Les Juifs le savent bien de leur propre histoire.
Il est difficile de dire ce que sera le futur de la population de Gaza, ghettoïsée, mise en quarantaine, non désirée et démonisée.
Créer la prison et jeter la clef à la mer, comme l’a écrit l’envoyé spécial des Nations-Unies, John Dugard, était une option à laquelle les Palestiniens de Gaza ont réagi avec force dès septembre 2005. Ils étaient déterminés à montrer qu’ils étaient toujours une partie de la Cisjordanie et de la Palestine. Ce mois-là, ils ont lancé le premier barrage de missiles significatif en nombre, mais pas en qualité, sur l’Ouest du Negev. Le bombardement était une réponse à une campagne israélienne d’arrestations massives d’activistes du Hamas et du Jihad Islamique dans la région de Tulkarem. Les Israéliens ont répondu avec l’opération "Première pluie". (voir encadré).
En conclusion, et de façon primordiale, les opérations deviennent une stratégie : la manière dont Israël a l’intention de résoudre le problème de la Bande de Gaza. Un transfert rampant en Cisjordanie et une politique génocidaire mesurée dans la Bande de Gaza sont les deux stratégies qu’Israël utilise aujourd’hui.


"Première pluie" et "Nuages d’automne" : la répression coloniale en action

Ilan Pappé décrit la tactique des forces d’occupation qui, l’an dernier, ont enchaîné plusieurs opérations de répression :

"Première pluie", cela vaut la peine de s’attarder un moment sur la nature de cette opération. Elle a été inspirée par les mesures punitives infligées d’abord par des puissances colonialistes, et puis par des dictatures, contre des communautés rebelles, emprisonnées ou bannies.
Une démonstration effrayante de la puissance de l’oppresseur, destinée à intimider, a précédé toutes sortes de punitions collectives et brutales, en se terminant par un grand nombre de morts et de blessés parmi les victimes.
Pendant la "Première pluie", des avions supersoniques ont survolé Gaza pour terroriser l’ensemble de la population, suivis du bombardement intensif de vastes secteurs depuis la mer, le ciel et la terre. La logique, a expliqué l’armée israélienne, était de créer une pression afin d’affaiblir le soutien de la Communauté de Gaza aux lanceurs de roquettes. Comme on s’y attendait, ainsi que les Israéliens, l’opération a seulement augmenté le soutien aux lanceurs de roquettes et a donné une impulsion à leur prochaine tentative. Le véritable objectif de cette opération particulière était expérimental.
Les généraux israéliens souhaitaient savoir comment de telles opérations seraient perçues en interne, dans la région et dans le monde. Et il semble qu’immédiatement, la réponse a été « très bien » ; à savoir, que personne n’a vérifié si le nombre de morts et de blessés palestiniens avait diminué après la "Première pluie".
Et par conséquent, à partir de la "Première Pluie" jusqu’en juin 2006, toutes les opérations suivantes ont été menées sur le même modèle. La différence se situait dans leur escalade : plus de puissance de feu, plus de victimes et plus de dommages collatéraux et, comme on s’y attendait, plus de missiles Qassam en réponse.
En 2006, les mesures complémentaires étaient des moyens plus sinistres pour garantir l’emprisonnement total de la population de Gaza à travers un boycott et un blocus, auxquels l’Union européenne collabore toujours honteusement.
Avec la fin de l’été est survenue l’opération "Nuages d’automne" qui a été beaucoup plus efficace : le 1er novembre 2006, en moins de 48 heures, les Israéliens ont tué 70 civils ; vers la fin du même mois, accompagnée de mini opérations supplémentaires, près de 200 Palestiniens ont été tués, dont la moitié d’entre eux était des femmes et des enfants.
Comme on peut le voir d’après les dates, une partie de l’activité a été effectuée en parallèle des attaques israéliennes sur le Liban, permettant plus facilement d’achever les opérations sans beaucoup d’attention externe, et encore moins de critiques.
Entre "Première pluie" et "Nuages d’automne", on peut constater une escalade dans chaque paramètre :
La première est la disparition de la distinction entre les cibles civiles et non-civiles : le massacre absurde a transformé la population dans son ensemble en principale cible des opérations de l’armée. La seconde est une escalade dans les moyens : l’utilisation de toutes les machines à tuer possibles que possède l’armée israélienne. Troisièmement, l’escalade est remarquable dans le nombre de victimes : avec chaque opération, et chaque future opération, un plus grand nombre de personnes sont susceptibles d’être tuées et blessées.


Le point faible de la « machine de mort »

Pour Ilan Pappé, l’Occident et l’opinion publique sont les deux moyens à utiliser pour faire plier les colonialistes israéliens.

Il n’y a toujours pas d’autres moyens d’arrêter Israël qu’avec le boycott, le désinvestissement et les sanctions. Nous devrions tous les soutenir clairement, ouvertement, sans réserves, indépendamment de ce que les gourous de notre monde nous disent au sujet de l’efficacité ou la raison d’être de telles actions. Les Nations Unies n’interviendront pas à Gaza comme elles l’ont fait en Afrique ; les lauréats du Prix Nobel de la Paix ne s’engageront pas pour sa défense comme ils le font pour des causes dans le Sud-Est asiatique.
Le nombre de personnes tuées n’y est pas aussi stupéfiant que dans d’autres calamités, et ce n’est pas une nouvelle histoire : elle est dangereusement vieille et préoccupante. Le seul point faible de cette machine de mort, ce sont ses filets d’oxygène vers la civilisation "occidentale" et l’opinion publique.
Il est encore possible de les perforer et de faire en sorte qu’il soit au moins plus difficile pour les Israéliens de mettre en application leur future stratégie d’éliminer les Palestiniens en les nettoyant en Cisjordanie ou en les “génocidant” dans la bande de Gaza.


Ilan Pappé

Ilan Pappé est l’un des plus brillants représentants du courant des “nouveaux historiens” israéliens qui ont entrepris la critique des mythes fondateurs de l’Etat d’Israël.
Il a écrit, entre autres, “The Making of the Arab-Israeli Conflict” (London and New York 1992) - en français : “La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-palestinien”, “La question israélo-palestinienne” (London and New York 1999), “Une Histoire de la Palestine moderne” (Cambridge 2003), “Une histoire du Proche-Orient moderne” (London and New York 2005) et son dernier livre, “Nettoyage ethnique de la Palestine” (2006).