Moyen-Orient et Afrique du Nord

Washington s’oppose violemment à la recherche de la vérité

Témoignages.re / 11 février 2003

Selon l’hebdomadaire allemand "Der Spiegel" daté du 10 février, la France et l’Allemagne travailleraient à un « plan exhaustif » - le plan "projet Mirage" - sur l’Irak en vue d’un « désarmement complet », avec une prise de contrôle du pays par les Casques bleus des Nations unies, pour superviser son désarmement. Ces rumeurs ont provoqué la fureur et colère des Etats-Unis, ce week-end à la Conférence de Munich sur la sécurité.
Le "projet Mirage", le plan alternatif de Paris et de Berlin, qui pourrait être soumis en tant que projet de résolution au Conseil de sécurité des Nations Unies, vendredi prochain, a fait l’objet de toutes les discussions, durant deux jours, à Munich où se déroulait ce week-end, la 39ème Conférence internationale sur la sécurité.
Selon l’hebdomadaire "Der Spiegel", qui cite une source proche du gouvernement allemand, ce plan étudié par Paris et Berlin proposerait notamment l’envoi de plusieurs milliers de troupes de maintien de la paix de l’ONU en Irak afin de fournir un soutien militaire aux inspecteurs en désarmement et de superviser des inspections accrues sur l’ensemble du territoire. Le nombre d’inspecteurs, actuellement une centaine, serait triplé.

Ce plan prévoirait également la création d’une zone d’interdiction de survol sur tout le territoire irakien. De plus, des Mirage IV de l’armée française soutiendraient le travail des inspecteurs de l’ONU et le contrôle du régime de Bagdad serait intensifié par le biais d’une nouvelle série de sanctions, parmi lesquelles des contrôles renforcés des exportations vers les pays industriels et une lutte active contre la contrebande de pétrole, l’une des importantes sources de revenus de l’Irak.
Autre élément de ce "projet Mirage", toujours selon l’hebdomadaire allemand, un coordinateur permanent des Nations Unies pour l’inspection de l’arsenal irakien pourrait être nommé.

Interrogé, le ministère français des Affaires étrangères a confirmé qu’il « n’y avait pas de plan secret franco-allemand sur le désarmement de l’Irak ». Quant à la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, qui n’a pas rencontré son homologue américain Donald Rumsfeld à Munich alors que les deux responsables se sont croisés toute la journée de samedi, elle a assuré qu’il n’y avait pas de plan spécifique mais que des propositions avaient été formulées publiquement, le 5 février dernier aux Nations Unies par le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin après l’exposé du secrétaire d’État américain Colin Powell sur le programme irakien d’armes de destruction massive.

Soutien de plusieurs pays

En revanche, le ministre allemand de la Défense a confirmé, ce dimanche, l’existence d’une initiative franco-allemande, dans une interview télévisée. « Nous espérons que l’initiative va être reçue positivement au sein du Conseil de sécurité le 14 février », a-t-il dit.
Ce plan a continué d’alimenter les débats quand Peter Struck a annoncé que le chancelier Gerhard Schröder et Vladimir Poutine comptaient évoquer, à Berlin, les propositions françaises. La Russie, qui siège au Conseil de sécurité a immédiatement envisagé d’y adhérer : « si le Conseil de sécurité soutient cette proposition, je n’ai presque aucun doute que la Russie l’approuvera », a déclaré le ministre russe Sergueï Ivanov.
De son côté, la Belgique par le biais du ministre des Affaires étrangères de ce pays, s’est déclarée « tout à fait favorable » à cette action et a annoncé vouloir utiliser son droit de veto à l’OTAN pour s’opposer aux demandes américaines d’un soutien de l’Alliance atlantique en cas d’intervention militaire en Irak. Selon "Der Spiegel", l’Allemagne et la France n’ont jamais consulté les États-Unis ni leurs alliés britanniques, espagnols ou italiens.

Opposition américaine

Face à cette initiative, la délégation américaine à Munich s’est montrée furieuse d’apprendre son existence par la presse. « Ce n’est pas le moyen de gagner les faveurs des Etats-Unis », a déclaré un haut responsable américain, avant d’ajouter : « Si la France et l’Allemagne préparent un plan qu’elles pensent présenter à la communauté internationale, et si personne sauf la presse n’en parle au secrétaire à la Défense alors qu’il vient de rencontrer en 24 heures plus d’un million d’Européens, le moins que l’on puisse dire est que cela n’est pas la meilleure façon d’entamer une discussion ».
Dimanche, Colin Powell a affirmé que cette proposition « ne répondait pas au problème ». Il a également déclaré qu’une menace de veto de certains pays européens à l’OTAN était , menace pourtant mise à exécution par la France et la Belgique. Pour le chef de la diplomatie américaine, ces propositions destinées à rendre plus crédible le travail des inspecteurs ne sont que des « diversions ».

OTAN : veto aux exigences américaines
Avec une heure d’avance sur l’échéance fixée, la France et la Belgique ont officiellement bloqué hier matin des mesures de l’OTAN visant à assurer la "protection" de la Turquie en prévision d’une guerre en Irak. Pour cela, les deux pays ont eu recours à la "procédure du silence" qui implique que les pays membres notifient par lettre leur opposition à une décision, faute de quoi celle-ci est automatiquement considérée comme acceptée. Cette procédure dite de "silence" avait été mise en branle jeudi dernier par Lord Robertson pour forcer une décision des Alliés sur les requêtes des Etats-Unis.
Suite à ce double veto, les ambassadeurs de l’OTAN ont organisé une réunion de crise à Bruxelles. Lors de cette réunion l’Allemagne a fait savoir qu’elle se ralliait au double veto franco-belge. En conséquence, une nouvelle réunion se devait se dérouler hier après-midi. Une alternative à une guerre immédiate en Irak, basée sur des propositions du ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin, fait l’objet de discussions avec « l’ensemble des membres du Conseil de sécurité » de l’ONU, a indiqué le gouvernement allemand.
Le contentieux porte sur le fait de savoir si l’OTAN doit collectivement commencer à planifier les mesures de soutien réclamées par Washington, ou si, comme l’ont prôné ces trois dernières semaines Paris, Bruxelles et Berlin, l’Alliance doit éviter d’entrer trop tôt dans une logique de guerre. Si les demandes américaines étaient acceptées dès à présent, « cela signifierait que l’on est déjà dans la logique de guerre, et alors, tout change, toute initiative pour régler le conflit de manière pacifique s’envole », a expliqué lundi matin Louis Michel, ministre belge des Affaires étrangères.
Les États-Unis ont présenté à la mi-janvier à l’OTAN une liste initiale de demandes de soutien. Celle-ci a toutefois été révisée depuis et contient, pour l’essentiel, des mesures concernant la Turquie, voisine de l’Irak, dont le déploiement de batteries de missiles anti-missiles Patriot, des avions-radar Awacs et un renforcement de la protection contre les armes nucléaires, bactériologiques et chimiques (NBC).
La Russie et la Chine pour la paix selon Vladimir Poutine
Le président russe est en visite officielle en France, invité par Jacques Chirac. Il est sûr que le dossier irakien sera longuement évoqué entre les chefs d’État de deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Et le point de vue de Vladimir Poutine converge avec les positions française, allemande et chinoise : donner la chance à la paix.
Dimanche, à l’issue d’un entretien à Berlin avec le chancelier allemand Gerhard Schroeder, le président russe a déclaré que la Russie est « presqu’entièrement d’accord » avec la France et l’Allemagne sur la façon de résoudre la crise provoquée par le gouvernement américain. « Tous ceux qui suivent de près l’évolution de la situation en Irak peuvent voir que la France, l’Allemagne et la Russie sont presqu’entièrement d’accord » sur la nécessité de donner du temps et les moyens aux inspecteurs de l’ONU, a-t-il indiqué. Vladimir Poutine réagissait ainsi à la question de savoir s’il soutenait des propositions françaises et allemandes visant à renforcer nettement le nombre d’inspecteurs en Irak. « Nos ministères travaillent en coordination », a-t-il ajouté, soulignant que la coopération au Conseil de sécurité serait « très étroite avec les autres membres (de l’instance), en particulier avec la France et l’Allemagne ». « Selon nous aujourd’hui la majorité des pays membres du Conseil de Sécurité ont la même position », a affirmé Vladimir Poutine, remarquant que la Chine avait « également la même position ».
Le président russe Vladimir Poutine a par ailleurs estimé « inexact » de taxer d’antiaméricanisme l’opposition à la guerre en Irak. « Nous sommes certains qu’une intervention militaire unilatérale ferait des milliers de victimes et provoquerait une escalade de la tension dans la région », a-t-il souligné. « Nous ne voyons aucune raison pour utiliser la force actuellement ».