Outre-mer

Polynésie : Le gouvernement pris dans sa colle-jacque

Invraisemblable imbroglio

Témoignages.re / 2 novembre 2004

En Polynésie, en quelques jours, le gouvernement a réussi à créer un invraisemblable imbroglio.

Il y a aujourd’hui deux présidents élus : Oscar Temaru et Gaston Flosse. Leurs amis respectifs refusent de reconnaître la validité de l’élection de l’un et de l’autre.
Oscar Temaru demande qu’on suive ce qui, dans une démocratie, semble être la voix de la sagesse, c’est à dire faire des électrices et électeurs de la Polynésie, les arbitres souverains de cette crise.
Vingt à trente mille personnes ont manifesté pacifiquement pour demander un retour aux urnes.
Gaston Flosse, Mme Brigitte Girardin et Jean-Pierre Raffarin ont refusé de permettre aux Polynésiens de s’exprimer démocratiquement.
Après avoir reçu Oscar Temaru et souhaité rencontrer Gaston Flosse, l’Église catholique, par la voix de son évêque, Mgr Hubert Coppenrath, a demandé qu’on repasse par les urnes. La Commission permanente de l’Église protestante, par la voix de son président, le Pasteur Taaroanui Maraea, a déclaré que "[le retour aux] urnes reste la seule issue vers une solution pacifique pour un retour au calme et à la sérénité".
Inquiets de vois une telle situation de crise se prolonger, les responsables religieux exhortent " [...] les responsables politiques de notre pays à prendre toutes les mesures pour éviter les débordements [...]" [...] "En accordant aux Polynésiens de nouvelle élections territoriales, vous leur donnez la possibilité de choisir des femmes et des hommes pour gouverner avec la légitimité nécessaire pour une telle responsabilité".
Bien que tout le monde reconnaisse que "L’Église a un poids énorme dans la culture polynésienne", Gaston Flosse, Mme Brigitte Girardin et Jean-Pierre Raffarin continuent de faire la sourde-oreille et refusent de reconnaître que la situation ne cesse de s’aggraver.
Alors qu’il a été “élu” lors d’une réunion de l’Assemblée territoriale qui n’avait pas été convoquée par son président légitime, Gaston Flosse a écrit à tous les chefs de service de l’administration polynésienne en leur intiment l’ordre de ne plus obéir aux directives du président Temaru.
M. Temaru a donc écrit à tous les chefs de service en leur demandant de ne pas tenir compte des ordres de M. Flosse.
La situation est donc bloquée, la Polynésie est paralysée.

Délégation de l’“Union plurielle” à Paris

Pour tenter d’obtenir gain de cause, Gaston Flosse a tenu une conférence de presse et, vieux procédé bien connu des tous les Réunionnais, s’est employé à agiter la peur d’une possible “indépendance” de la Polynésie. M. Flosse oublie de rappeler que c’est à sa demande que, depuis le début de l’année 2004, la Polynésie est dotée d’un statut de très large autonomie qui lui permet d’élire un gouvernement territorial dirigé par un président et ses ministres.
Pour tenter de clarifier la situation aux yeux des citoyens de l’Hexagone, l’“Union plurielle” - regroupant tous les partis de la majorité Temaru - a désigné une délégation qui s’est rendue à Paris où elle séjourne depuis jeudi dernier.
Cette délégation est dirigée par Mme Nicole Bouteau, candidate aux élection européennes de juin dernier sur la liste “L’Alliance pour l’Outre-Mer” conduite par Paul Vergès.
La délégation polynésienne a déjà rencontré le président UMP du Sénat, les présidents des groupes UDF et RDSE du Sénat, les Verts, le PS et le PCF.
Nicole Bouteau a indiqué avoir également demandé un rendez-vous au président Jacques Chirac et au Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Aujourd’hui, à l’Assemblée nationale, et jeudi au Sénat, la délégation assistera à la séance des questions au gouvernement.
Vendredi dernier, ces élus ont quitté Paris pour prolonger leur action auprès du Parlement européen à Strasbourg où ils ont reçu un chaleureux accueil de la part du Conseil général de l’Alsace qui les a assurés de son soutien.
De leur côté, les proches de Gaston Flosse ont annoncé ce week-end à Papeete l’arrivée, aujourd’hui à Paris, d’une délégation conduite par son vice-président Édouard Fritch. Outre ce vice-président, par ailleurs gendre de Gaston Flosse, la délégation comprendra M. Noa Tetuanui, qui en changeant de camp avait provoqué la chute du gouvernement Temaru.
Les partisans de M. Flosse entendent eux aussi rencontrer des élus nationaux, des personnalités politiques de toutes tendances afin "d’expliquer la position" de M. Flosse.
Signalons enfin que M. Flosse vient de confirmer qu’il maintenait son recours au Conseil d’État contre le scrutin du 23 mai dernier aux îles du Vent. M. Flosse s’est dit favorable à un retour aux urnes des électeurs mais uniquement dans la circonscription des îles du Vent : "Le retour aux urnes m’a immédiatement paru nécessaire. Rien ne justifiait une dissolution mais il y avait de très nombreux motifs d’annulation dans la circonscription décisive des îles du Vent", a-t-il déclaré. Rappelons que, le 23 mai dernier, Mme Nicole Bouteau a obtenu 5.000 voix et un siège dans les îles du Vent. Vingt et un jours plus tard, le 13 juin, Mme Bouteau a obtenu 15.000 voix dans cette même circonscription des Îles du Vent. Cela tend à prouver que les 5.000 voix obtenues le 23 mai n’ont pas été usurpées.

"Vivre en paix en Polynésie"

Enfin, pour tenter de percer la surdité de Mme Girardin et de M. Raffarin, les descendants des familles royales polynésiennes ont dévoilé, vendredi, à Pirae (côte Est de Tahiti), la teneur du courrier qu’ils ont envoyé au président de la République à propos de la dissolution de l’Assemblée de Polynésie.
"La France à des droits en Polynésie, mais elle a aussi des devoirs", a déclaré Joinville Pomare. Il a rappelé les traités signés en 1842 par la reine Pomare IV et en 1880 par le roi Pomare V, qui remettaient à la France le gouvernement et l’administration des États, les droits et pouvoirs sur les îles de la Société et les archipels et dans lesquels les souverains polynésiens "attendent de ce grand pays qui est la France qu’il garantisse le bonheur et la prospérité du peuple polynésien". "Nous avons actuellement deux gouvernements : un légal représenté par Gaston Flosse et un légitime en la personne d’Oscar Temaru. Nous demandons à Jacques Chirac de proclamer la dissolution ou de remettre en place le gouvernement Temaru, car pour nous la situation actuelle est loin d’être tranquille. Nous ne sommes pas là pour affronter l’État français ou les forces de l’ordre. Nous voulons vivre en paix en Polynésie avec toutes les ethnies qui composent ce pays", a indiqué Joinville Pomare. "Nous avons mûri dans notre façon de voir les choses. Une page de notre histoire a été tournée le 23 mai et nous ne comprendrions pas que Jacques Chirac n’entende pas notre appel, d’autant plus qu’Oscar Temaru ne dirige pas un gouvernement indépendantiste mais un gouvernement pluriel", a-t-il ajouté.

Le gouvernement comprendra-t-il ?

Le gouvernement comprendra-t-il les rappels historiques qui ouvrent cette lettre et qui évoquent les guerres ayant opposé, plusieurs années durant, soldats français et combattants polynésiens ? M. Raffarin et Mme Girardin ont-ils en mémoire les diverses émeutes qui ont jalonné les deux dernières décennies (1987 et 1995 notamment) et mis la Polynésie à feu ?
Mme Girardin et M. Raffarin vont-ils accorder à cette lettre et aux déclarations des plus hautes personnalités religieuses de Polynésie toute l’attention qu’elles méritent ou bien vont-ils tous deux tenter de se cacher derrière leur petit doigt pour ne pas voir que la crise est grosse de dangers ?
La Toussaint 1954, en Algérie, avait vu un peuple laisser libre cours à sa colère contre le mépris colonial dont il était victime. On connaît la suite. Les leçons de l’Histoire pourraient-elles enfin servir ?

Aimé Habib