Pays émergents

Charlésia, la voix du paradis perdu

Sauver la culture chagossienne

Témoignages.re / 15 octobre 2004

Le pôle régional des musiques actuelles présentait dimanche son septième CD de sa collection Takamba, dédié à une voix, belle et pourtant meurtrie. Les Chagos ont une ambassadrice : une artiste de 70 ans qui continue à s’occuper des droits de son peuple.

"Juste le temps de rêver d’une histoire qui n’est pas très belle à écouter". Rêver par la voix d’un des musiciens de Charlésia Alexis, une des dernières voix de Diego Garcia. Oui, celle-là même qui sert de base militaire aux Américains.
Depuis 37 ans, les Chagossiens revendiquent leur droit de retourner sur les terres de leurs ancêtres. 37 ans que la chanteuse lutte aux côtés de ses frères chagossiens, malgré la répression policière et judiciaire des autorités mauriciennes. Elle connaîtra la prison. Gardienne de l’oralité chagossienne, elle raconte cette histoire dans ses chansons, qu’elle restitue de mémoire.
C’est en 1965 que le destin des Chagossiens va basculer (lire notre encadré). En avant-plan du combat mené par les Chagossiens, Charlésia Alexis, à 70 ans, attend toujours l’aboutissement de son engagement.
Aujourd’hui, alors que sa santé est fragile, elle survit dans des conditions précaires. C’est bien de ce destin brisé que témoigne l’artiste chagossienne, que les siens appellent “la maman du séga”. Charlésia interprète encore les ségas des “îles à l’huile”, les Chagos perdus, son paradis perdu.

Victimes de la dernière colonisation

Si le Pôle régional des musiques actuelles (PRMA) souhaitait lui rendre hommage pour sa détermination à revoir son pays volé, il a œuvré à sauvegarder une des dernières voix chagossiennes. Un plan de sauvetage culturel - si l’on s’accorde à le dire - est ainsi organisé.
En mars 2003, une petite équipe du PRMA est envoyée à l’île Maurice, afin d’enregistrer Charlésia et ses musiciens, mauriciens et chagossiens. Une véritable collaboration s’est alors créée entre les collecteurs réunionnais et des partenaires mauriciens, qui ne pouvaient se priver de s’allier à cette initiative.
Sheraz Patel, la journaliste qui a découvert Charlésia, s’est occupée d’écrire sa biographie pour les besoins du CD, tandis qu’un ingénieur du son belge, Philippe de Magnée, s’est chargé de l’enregistrement et du mastering.
Fanie Précourt, doctorante en ethnomusicologie, chargée de la mission patrimoine, a établi une enquête de terrain, afin de définir le répertoire de l’album. La grande majorité des photos de l’album a été faite par le collecteur discographique Arno Bazin.
Bref : chacun y a mis du sien, dans le but de sauver un patrimoine musical en péril. On remarquera aisément la qualité de travail réalisée par l’équipe. La revue Le Monde de la musique n’a pas tardé à le remarquer. Charlésia incarne la lutte d’un peuple, victime de la dernière colonisation.

"Le sentiment de voir s’éteindre un monde"

Le journal musical relève qu’on "retrouve le sentiment de voir s’éteindre un monde". L’album “Charlésia, la voix des Chagos” a d’ores et déjà le coup de cœur de l’académie Charles Cros. Peut-être que sa voix, à travers cette intelligente initiative, servira à défendre le droit d’un peuple de retourner dans son pays volé.
Dimanche dernier, pour la sortie officielle du CD, le septième de sa collection Takamba, Charlésia se voyait entourée d’artistes réunionnais, venus saluer son combat et chanter pour elle, lors d’un kabar la poussière chez Martine Pageaux, à Fleurimont. Ils attendaient tous avec impatience d’entendre cette voix jusqu’alors inconnue. “Péi natal” a particulièrement marqué les esprits. L’artiste raconte avec une telle émotion son rêve d’un retour “improbable” au paradis perdu.
Vite, vite... chez vos disquaires ! pour partager cette émotion avec elle, et comprendre une histoire incompréhensible.

Bbj


Tout allait bien jusqu’en 1965...

Archipel d’îles et d’îlots, les Chagos ont été loués aux Américains par les Britanniques. La population a été évacuée.

Les îles et îlots Chagos forment à eux seuls un archipel de l’océan Indien. Au centre s’étend le Grand Banc de forme ovale et régulière, couvrant une surface d’environ 150 kilomètres de long sur 100 de large.
À l’Ouest et à la périphérie de cette masse de sable se détachent les Trois Frères : l’île d’Aigle, l’île aux Vaches et l’île Danger. Plus au Nord se trouvent Peros Banhos, Salomon et l’île Nelson. Le groupe des six îles, également appelées îles Egmont, émerge au Sud, tandis que Diego Garcia se trouve au Sud-Est.
Les trois îles principales de l’archipel restent Peros Banhos, Salomon et Diego Garcia. Toutes ces îles sont de type océanique : rien à voir avec le volcanisme. Jusqu’aux années 1970, les cocotiers présents en masse sur les atolls conditionnaient toute l’économie de l’archipel. Ainsi, les actes administratifs mauriciens font mention des îles à Huile pour Les Chagos.
Le destin des Chagossiens va basculer à partir de 1965, année pendant laquelle les Britanniques, qui avaient gardé Les Chagos contre l’indépendance de l’île Maurice, négocient avec les Américains la location de l’archipel en vue d’établir une base militaire sur Diego Garcia.
Les Chagos vont donc être détachées de l’ensemble des îles mauriciennes par le gouvernement britannique, afin d’intégrer le BIOT (British Indian ocean territory).

Citoyens britanniques

Un accord final conclu en décembre 1966 stipule l’évacuation totale des Chagos qui, selon les responsables anglais de l’époque, ne seraient habitées que de manière saisonnière par des travailleurs immigrés venus de l’île Maurice.
Le processus d’expropriation débutera en 1967 pour s’achever en 1971. Les Chagossiens ne cesseront de lutter pour faire connaître leurs droits. En 1978, une première compensation de 7.500 roupies est octroyée à chaque immigré. Un second dédommagement leur sera donné en 1982. Cela dit, cette population continuera à réclamer un retour à l’archipel.

En 2002, la Haute cour de Londres octroie aux Chagossiens, depuis leur expulsion sans patrie, la citoyenneté britannique. Espérant bénéficier de conditions de vie plus favorables, certains s’exilent vers l’Angleterre, alors que la majorité d’entre eux restent à l’île Maurice.


“Stealing a nation” projeté à Maurice

Un film documentaire intitulé “Stealing a nation”, du réalisateur britannique John Pilger sur l’exil forcé des Chagossiens entre 1965 et 1973, a été projeté mercredi à Pointes-aux-Sables (île Maurice) en présence de 300 personnes, dont le leader des réfugiés chagossiens, Olivier Bancoult.
Dans le film, John Pilger retrace la déportation secrète des Chagossiens vers Maurice et les Seychelles pour permettre l’installation d’une base militaire américaine sur l’île de Diego Garcia, utilisée plus tard comme base arrière dans la guerre contre l’Irak.
Les Chagossiens ont été exilés de force par l’administration coloniale britannique, cédant leur archipel aux États-Unis. Les Chagossiens, estimés à 5.000 personnes, ne cessent depuis lors de revendiquer leur droit de retour sur leurs îles natales.