Double exploit aux monts Ross

2 janvier 2007

Du 15 novembre au 18 décembre, une expédition de guides de hautes montagnes a relevé un double défi, technologique et sportif, aux Kerguelen. A son retour, l’expédition a fait escale à La Réunion le 29 décembre, avec le Marion Dufresne, le navire des Terres australes antarctiques françaises. L’équipe des alpinistes a fait part des contenus et objectif de ce double exploit en compagnie de l’équipe du Marion Dufresne et du Préfet des TAAF.

La réussite de l’expédition conduite à la fin de l’année 2006 avec l’appui logistique du navire des TAAF est le résultat d’une coopération bien menée entre une équipe de guides des Hautes Alpes et de la région de Chamonix (Haute Savoie), l’équipe des Terres australes antarctiques françaises (TAAF) et celle du Marion Dufresne, navire assurant quatre fois par an, avec les pilotes d’hélicoptères, le ravitaillement des “missionnés de l’extrême“ - quelque 200 personnes qui vivent toute l’année sur les bases australes françaises, à 3.000 km au Sud de La Réunion.
Michel Champon, Préfet des TAAF, a salué l’exploit collectif, en accueillant tout le monde à bord du Marion Dufresne, en compagnie du commandant du navire.
Au départ de cette expédition, il y a eu deux initiatives distinctes : celle d’une équipe de guides de hautes montagnes d’Argentière la Bessée (Hautes Alpes) désireuse de relier le Petit Ross et le grand Ross, la jonction des deux sommets constituant une première mondiale ; et celle du docteur Emmanuel Cauchy, médecin et guide de haute montagne, directeur de l’Institut de formation et de recherche en médecine de montagne, de Chamonix, qui voulait tester un système de télé assistance fixe et itinérant par satellite, susceptible de faire de l’IFREMMONT un institut porté par la Région Rhône-Alpes, l’un des pôles d’excellence européen en matière de médecine de montagne. Ce test technologique a finalement donné son nom, TELROSS, à l’expédition des deux équipes réunies, qui ont reçu le soutien logistique des TAAF.
D’après les récits et les mines, éprouvées et réjouies, des membres de l’expédition, la double mission a été couronnée de succès. Les alpinistes ont réussi à joindre les deux monts Ross - le grand Ross est le sommet culminant des Kerguelen, à 1850 m - parachevant l’exploit d’une équipe française dirigée par le docteur Rivolier qui, en 1975, avait atteint le sommet du grand Ross, puis celui du petit Ross, dernier sommet français à avoir été vaincu. La jonction des deux sommets par l’arête de glace et de givre n’avait jamais été tentée. C’est en cela qu’elle constitue une première mondiale, couronnée de succès (voir photo en encadré).
La partie médicale de l’expédition a permis d’évaluer l’interrogation à distance, par satellite, d’un serveur médical numérique, respectant toutes les conditions de confidentialité attachées à la transmission de fichiers médicaux. Le docteur Emmanuel Cauchy voulait tester le format d’échange et le moyen d’échange avec le serveur Res@mu (réseau d’aide médicale urgente) de l’Institut qu’il dirige à Chamonix - l’IFREMMONT est un Institut pilote en Haute Savoie, labellisé par l’ONU pour les catastrophes. « Il restait à le tester là où il n’existe pas de communications par gsm, dans des zones d’isolement extrême. Les Kerguelen sont connues pour leurs limites dans ce domaine » a dit le médecin alpiniste. Parti avec « un petit hôpital de 7 kg », une valise prototype testée aux Kerguelen en lien avec le médecin chef des TAAF, Claude Bachelard, Emmanuel Cauchy a réussi tous les tests, dont un dernier in extremis, le jour du retour.
Au-delà de la part d’exploit assumée par chacun, l’expédition a été une aventure humaine incomparable, l’équipe ayant dû traverser des conditions physiques très rudes. Elle a vécu trois semaines en autarcie complète, testant aussi les moments d’isolement de plusieurs jours qu’il faudrait assumer en cas de “coup dur” dans un tel environnement.
La température au sol, en cette saison, oscille entre -3° ou -5° C autour de minuit et 5° à 10° en journée. Le climat est rude, mais pas polaire. « C’est surtout l’humidité et les vents qui rendent les conditions climatiques difficiles », explique Philippe Pellet, guide de haute montagne et secouriste CRS. Le docteur Cauchy, alias “docteur vertical” depuis la parution de son livre et aussi “panthère Ross” (le nom donné à l’une des trois pistes ouvertes) depuis cette dernière expédition, tout en se réjouissant de la bonne marche de l’expédition, a conclu en constatant la difficulté « de marier sécurité et exploit sportif ».

P. David


TELROSS : un défi technologique

Au centre, le docteur Emmanuel Cauchy dirige dans sa région d’origine un Institut qui est une référence européenne en matière de médecine de montagne. Il est aussi alpiniste et a accompagné les trois guides, Lionel Daudet, Sébastien Foissac et Philippe Pellet, et la chargée de logistique et communication, Véronique Grilleau-Daudet, pour tester du matériel de télé-médecine en situation extrême. Dans le dispositif de télémédecine, il disposait d’un ordinateur portable, une “brique” du réseau Res@mu, un téléphone satellite (Iridium), un électrocardiogramme (QRS diagnostics), un tensiomètre et un oxymètre de pouls, un appareil photo, un appareil d’échographie.
Il a testé trois systèmes : le système iridium est un système téléphonique avec antenne directe, utilisable au sol et doté d’un faible débit. Avec 9,6 Kbs (kilo bits/seconde), il a été possible de faire des envois vers la France.
Le deuxième système testé est le réseau V-Sat, de très faible débit (64 Kbs à Crozet et Amsterdam, il atteint 128 Kbs à Port-aux-Français (Kerguelen) et il a pu envoyer une échographie en visio-conférence.
Enfin, sur le bateau, le système Immarsat (B et F) a été le plus long à réagir mais au dernier moment, le système F (64 Kbs) leur a donné accès au serveur depuis le bateau. Le docteur Cauchy a pu in extremis procéder à un échange de fichiers médicaux régi par les normes CNIL : ce sont de gros volumes cryptés exigeant des systèmes de transfert spécifiques.


TELROSS 2006 : la traversée intégrale

L’équipe des alpinistes, emmenés par Lionel Daudet, est arrivée le 15 novembre à Kerguelen (Port-aux-Français). Il y a même, dans la salle de sport de Port-aux Français, des murs d’escalade en plan incliné, pour l’entraînement des casse-cous. Le 18, le Marion Dufresne les a déposés à Port Jeanne d’Arc, de l’autre côté de la presqu’île qui fait face à Port-aux-Français, puis l’hélicoptère les transporta vers leur camp de base, qui était aussi celui de la dernière expédition française au Mont Ross, en 2001.

• Le 20 novembre, Lionel Daudet, Sébastien Foissac, Philippe Pellet et Emmanuel Cauchy réussirent l’ascension du Pic du cratère (1181 m), un contrefort du Mont Ross au sud des Kerguelen, en ouvrant une voie de 400 mètres. C’est par cette voie, directe et nouvelle, qu’ils ont atteint une première fois ce sommet du Ross (Pic du cratère).
« Cette voie emprunte un couloir central orienté sud-ouest. Les premières longueurs sont caractérisées par quelques passages délicats de glace fine recouvrant des dalles rocheuses de basalte, puis le couloir devient plus évident et facile sur 300 m en suivant la forme d’un S » racontent les alpinistes qui, pour atteindre l’arête finale, ont dû gravir une goulotte de glace vive de 20 mètres de long et d’une section à 85°. Arrivés au sommet, ils sont descendus en rappel par le versant ouest, où ils ont dû passer une cascade de glace balayée par des vents emportant un flux continu de neige poudreuse. Ils ont rejoint le camp de base, où attendait Véronique Daudet, après une expédition de sept heures.

• L’ascension du mont Ross a commencé le 23 novembre en début d’après-midi. Le récit qu’en fait Lionel Daudet plante une géographie fantastique de champignons de givre et de goulottes de glace qui constituent les principales difficultés du parcours. Ayant pris pied sur un glacier vers 19h, ils ont tracé « dans la voie normale du petit Ross pour rebasculer de l’autre côté » et ont planté leur bivouac vers 22h sur cette voie en taillant une plateforme dans la neige pour s’abriter.

• Une première tentative de traversée intégrale du Petit au Grand Ross a été faite le 7 décembre par une cordée Lionel Daudet - Sébastien Foissac, qui durent rebrousser chemin après avoir atteint le sommet du Petit Ross dans une progression harassante : quatorze heures de lutte contre les vents. La deuxième tentative eut lieu le lendemain par Lionel Daudet et Emmanuel Cauchy. Ils sont partis plus légers (un sac de 20 kg pour deux) et ont bénéficié de conditions météo plus clémentes que la veille. Après le sommet du Petit Ross, ils ont suivi l’arête - ce qui représente une progression très complexe - monter, descendre, contourner des champignons de givre, traverser un tunnel... Et ce jour-là (8 décembre) ils ont réussi la traversée.

• Le retour a commencé le 10 décembre, depuis le camp de base jusqu’à Port-aux-Français. Il n’y avait pas d’hélicoptère pour le retour et la traversée a duré environ 30 heures, sur quatre journées de trek. Ils sont arrivés le 14 décembre. Au final, toute l’équipe s’accorde à dire que, d’un point de vue esthétique, « le mont Ross est un des plus beaux sommets jamais gravi ». Selon Philippe Pellet, le secouriste, « la principale difficulté est liée aux conditions météo très changeantes, et à la raideur de la pente ». Ils ont franchi un dénivelé de 1000 m, équivalent à ce qu’on trouve dans les Alpes ou dans l’Himalaya. Au final, l’expédition du TELROSS a gravi deux fois le mont Ross par la voie normale, avant d’en faire la traversée en suivant l’arête entre les deux sommets. Ils ont ouvert trois voies, baptisées “Panthère Ross”, “Le Destin du Criquet” et la “Traversée de la lune”
Le 18, l’équipe retrouvait le Mario Dufresne qui les a emmenés jusqu’aux îles Saint Paul et Amsterdam, où Lionel Daudet et Emmanuel Cauchy ont gravi le mont de la Dive, point culminant de l’île Amsterdam (58 km2) sous des vents réputés pour être constants en cette saison. Mais cette toute petite île, au climat océanique, n’a pas de neige.


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Témoignages - 82e année


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