Idées

Face au tsunami, la tragédie de l’arrogance

22 janvier 2005

Le philosophe Dominique Bourg invite à une remise en cause intellectuelle ; il expose une analyse critique de l’ordre du monde et des déséquilibres de son économie.

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Dominique Bourg est professeur à l’université de technologie de Troyes. Il dirige en France le Centre de recherches et d’études interdisciplinaires sur le développement durable, qui se concentre sur les conséquences de l’activité humaine sur l’environnement.
Il est aussi écrivain et membre du comité de rédaction de la revue “Esprit”. Son dernier ouvrage publié, “Le nouvel âge de l’écologie”, est paru au éditions Descartes et Cie en 2003. Dans le prolongement des réflexions du philosophe André Tosel que nous avons publiées hier dans “Témoignages”, on lira ci-après cet entretien accordé par André Bourg à “l’Humanité”.

o Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la catastrophe qui ravage une partie de l’Asie et de l’océan Indien ?

Dominique Bourg : Je la regarde avec horreur et compassion, comme la plupart de mes concitoyens. Je la regarde aussi comme un événement qui vient prendre le contre-pied d’un mythe moderne : celui de la toute-puissance humaine sur la nature. Derrière cette arrogance qui tombe aujourd’hui en vrille, ce drame nous rappelle notre vulnérabilité, la fragilité de la condition humaine.

o Faudrait-il selon vous céder à un sentiment d’impuissance ?

- Je ne parlerais pas d’impuissance, mais plutôt de limites de la puissance, ou encore d’asymétrie de la puissance. La difficulté de ce mythe, c’est qu’avec lui l’humanité s’est dotée, et continue de se doter, de moyens techniques en perpétuelle expansion et que, dans le même mouvement, elle s’interdit de penser ces moyens dans leur pertinence limitée, avec l’impossibilité de connaître les conséquences à moyen ou long terme de nos choix techniques. Cette mythologie est redoutable parce qu’elle efface en permanence le contexte, elle ne supporte aucune nuance. C’est pourquoi elle est aussi la plus mauvaise conseillère en matière d’action collective et politique.

o On sait que dans cette partie du monde et ailleurs, il existe des zones exposées à de tels risques. Cela n’aurait-il pas dû conduire les titulaires de la technique, les puissants de ce monde à mettre en garde contre les conséquences possibles d’une telle incertitude ?

- Cette espèce d’arrogance du Nord se double d’une injustice qui s’inscrit géographiquement : c’est encore le Sud, la partie Sud de notre hémisphère Nord, celle où la misère est la plus insistante, qui subit pour l’essentiel la catastrophe. La nature vient en quelque sorte redoubler l’inégalité que les humains eux-mêmes ont engendrée. D’autant plus que nous ne savons pas prédire un tsunami, ni a fortiori agir sur le phénomène.

o On peut néanmoins alerter...

- Seulement après, et pour autant que la distance à l’épicentre du sinistre en laisse le temps. Bien sûr, toute technique, toute organisation planétaire qui permettrait de sauver des vies devrait être développée, au Nord comme au Sud. Encore faut-il que l’alerte puisse être effectivement comprise : quand un événement de ce type n’intervient que tous les deux ou trois cents ans, quel être humain peut garder, transmettre la mémoire et la culture d’un tel risque ? La vie n’est pas faite que de connaissances, mais aussi d’habitudes : le temps scientifique et le temps vécu sont ici sans commune mesure.

o Mais le principe de responsabilité n’implique-t-il pas que ceux qui connaissent l’existence d’un risque fassent en sorte qu’il soit connu de ceux qu’il menace ?

- Certes, mais toute vie est exposée au risque et chacun hiérarchise ces risques en fonction de ses conditions de vie : le pêcheur (sans RER ni voiture) qui attrape son poisson quotidien n’installera pas sa masure à distance des côtes, quoi qu’on lui dise, car pour lui, ça n’a pas de sens. On voit bien qu’un écart immense demeure entre le fantasme d’un risque zéro - nourri au Nord (avec l’aide de conditions naturelles favorables) - et le sort de populations confrontées à une hiérarchie d’urgences qui exclut du champ même de la connaissance toute une série de risques plus ou moins lointains.
Souvenons-nous simplement qu’à Nice, zone à risques avérés, la loi n’oblige à des constructions parasismiques que depuis 1992. Qui plus est, la plupart des immeubles construits depuis lors, excepté les publics, n’obéissent pas à la norme.

o Parce que la sismologie n’est pas une science exacte, faut-il renoncer à chercher ce qu’on ne sait pas ? Paul Taponnier de l’Institut de physique du globe évoquait tout récemment un "devoir de recherche fondamentale". Qu’en pensez-vous ?

- Chercher à savoir davantage, s’en donner les moyens, est une forme de devoir éthique. Mais il nous arrive aussi de savoir sans croire ce que nous savons, comme le dit Jean-Pierre Dupuy dans son livre sur le "catastrophisme éclairé". C’est vrai pour Nice, c’est vrai pour nombre de zones à risques répertoriées. C’est vrai aussi du climat : une catastrophe est annoncée et nous ne voulons pas le savoir.
À écouter George Bush, premier responsable de la première puissance mondiale, il n’y a pas de problème climatique et la science, quoi qu’il arrive, saura trouver la parade. Voilà encore l’illusion et l’arrogance : car ce que les États-Unis pourront dépenser pour se protéger (et dans quelles limites ?), Sumatra ou Java ne le pourront pas ; sans parler de l’Afrique !

o Quelles sont les premières leçons que vous tirez de la catastrophe ?

- La dimension planétaire de la prise de conscience me semble constituer une première et forte donnée - je ne saurais dire si elle tient à la présence de touristes sur les lieux du drame, aux effets de la tectonique des plaques ou au nombre de pays frappés à grande distance les uns des autres - mais elle inaugure, je crois, une nouvelle période de la réflexion collective.
L’autre leçon, c’est l’avertissement que nous lance l’événement : on voit ce qui se passe lorsque se déchaînent les fureurs classiques de la Terre ; demandons-nous ce que nous sommes en train d’accumuler, en termes de perturbations du système Terre, pour chatouiller ces fureurs : quels désordres et catastrophes amplifiées produit l’ordre actuel du monde, le mode de développement économique tel qu’on le connaît au Nord et tel qu’on l’imite au Sud ?
À cet égard, le tourisme qui se construit sur la fragilité sociale, la non-taxation du kérosène ou le déni du changement climatique n’a pas d’avenir durable.

o L’accumulation d’images, les instantanés de souffrance et d’horreur que nous livrent les écrans de télé finissent par provoquer une sorte de surexposition du téléspectateur à l’effroi. Elle est sans doute inévitable mais ne porte pas à une réflexion de longue haleine. Comment prendre du recul ?

- L’horreur est médiatique. La médiatisation de l’horreur, comme la mobilisation généreuse et l’élan de solidarité qu’elle suscite sont respectables mais souvent sans suites. Dès que les images s’en vont, la mobilisation s’étiole. Dès que les caméras s’interrompent, tout recommence comme avant : à Bam les fonds promis après la catastrophe ne sont jamais parvenus aux victimes et les gens sont revenus à leur misère.
Or s’il y a bien quelque chose que ces images ne peuvent cacher, c’est la pauvreté de la plupart des victimes. Pour être efficace dans la solidarité, il faut donc regarder loin, plus loin que les fois précédentes. L’expérience montre que seule l’action au long cours, celle qui aide au développement, qui opère le bon choix en termes de prévention, parce qu’elle s’inscrit dans la durée, est réellement utile. Ne l’oublions pas : l’excitation du moment nourrie par la focalisation des médias sur l’instant ne durera qu’un temps.


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