La cité-mère de l’Afrique du Sud

23 février 2008

Cape Town, ville au climat méditerranéen, fièrement posée au pied de la Montagne de la Table, affiche sa population cosmopolite et pacifiée. Blancs, noirs, métis partagent les rues, les bancs, les autobus, les pubs. Mais est-ce au moins vrai ?

Les habitants des townships partagent en commun le chômage, l’alcoolisme, la pauvreté et surtout la criminalité.(photo BBJ)

Cape Town et ses touristes choyés, protégés, orientés. Aux touristes, on dit : « oui, s’il vous plait ». Mais que leur montre-t-on au juste ? Du folklore sur le Water Front, de l’art africain sur la grande place et son Green Market. Ici, on n’achète pas vert, on achète tout. L’Afrique noire est entièrement représentée. Allez, même un bibelot malien fait tendance dans un salon européen. Les touristes ont l’œil. Et l’achètent, pour objet sud-africain. Il n’en est rien. Le touriste averti porte un regard étonné sur l’après-Apartheid. On en parle, les musées sont là pour rappeler l’histoire sordide qui a marqué à jamais l’Afrique du Sud et ses enfants. Allez, le guide vous en touchera deux mots, même plus. Ici, sont tombés 4 jeunes hommes noirs. Je ne pourrais vous dire pourquoi. Quoique, vous l’aurez deviné. C’était un temps dit du bout des lèvres.
L’histoire de Cape Town préfigurait déjà dans sa première rencontre avec un empire colonial les heures sombres de l’Apartheid. Que dire de la chasse aux aborigènes d’Afrique du Sud, les Shoï et les San, au 18ème siècle, et même après ? L’histoire de Sarah Bartmann en témoigne. On ne peut visiter l’Afrique du Sud sans être rongé par l’histoire du racisme, de l’esclavage, de l’extermination de peuples millénaires, et de l’injustice sociale qui se joue encore. Les touristes veulent voir, s’approcher le plus près du camp, se photographier avec “un bon spécimen”. On vous sort des quartiers huppés, où les touristes préfèrent le confort européen, pour découvrir le township. Est-ce un “tourist-trap”, un bon gobe nigaud pour nous faire acheter l’artisanat du village ? « C’est pour soigner comme on peut cette misère », explique bien un touriste. Faut-il être là pour se donner bonne conscience ? Ou est-ce pour prendre conscience de la misère du monde ?

Capitale de l’inégalité ?

Cape Town, plus de 3 millions d’habitants. 48% de Métis. 31% de Noirs. 19% de Blancs. Les chiffres auraient peu évolué depuis 2001. Certains s’en étonnent. On s’étonne déjà qu’il y ait un tel référencement de la population. Cela permet néanmoins de relever que les inégalités sont encore de mise. Le fossé social reste grand entre Noirs et Blancs. La réconciliation est encore neuve. Peut-on changer les mentalités aussi vite ? Pour le Réunionnais que je suis, cela me ramène à la question de l’après-esclavage, disons même de l’après-colonie, puisqu’il est établi que la liberté n’est venue que bien plus tard. L’a-t-on seulement acquise ! On ne peut que s’interroger sur cette injustice passée, que l’Afrique du Sud peine à restituer. Et en même temps, notre regard se pose, interloqué, sur le climat faussement pacifié.
L’Afrique du Sud connaît une criminalité galopante, l’une des plus élevées du continent africain. Est-ce en raison des inégalités sociales flagrantes au sein de la population ? Notez que 87% des terres cultivables sont aux mains des Blancs, qui ne représentent que 12% de la population totale. Cela donne le ton. Le chômage est placé à 30%. Cape Town fait quasiment figure de modèle avec ses 19,4% de chômage. Il n’en demeure pas moins vrai que les beaux quartiers sont occupés par une classe sociale fortement aisée, alors que l’on éloigne les populations pauvres dans les townships, celles-là sont noires. L’émancipation des métis est flagrante, alors qu’un “Noir” en Porsche Cayenne dernier modèle surprend certains touristes, voire Blancs du quartier. « C’est sûrement un enfant de Mbeki », ricane un groupe de personnes vissées sur une table d’un bar branché du Waterkant Street. Ris qui veut !

Visite de townships

On s’inquiétait de faire une visite zoologique, lorsqu’on nous a proposé d’entrer dans les townships. L’exposition coloniale, je connais. Et visiter la misère en groupe accompagné, je vois le genre. Un couple âgé suédois, un trio d’amis allemands, des copines françaises et sud-africaines, et 2 Réunionnais, avec leur guide, un bon “ga la kour” qui connaît l’histoire des townships sur le bout des doigts. La visite fut troublante, à vous lacérer le cœur. Début du programme : vous disposez de moins d’une heure pour découvrir le sixième district de Cape Town, ancien terrain de l’Apartheid, et ses gens refoulés à 10 kilomètres de là, dans des bidonvilles, qui ne manquent pas de charme, mais bidonvilles quand même. Qui ne connaît pas l’histoire de Sowéto ? Ici, moins de morts, mais morts quand même. On nous présente des stèles, de ceux qui auraient eu son âge cette année. Il sort ses papiers pour vous le prouver, dit-il en riant. Quelle humour “noir” sur sa propre histoire ! Tout le monde a en tête le jour sombre où tombèrent à Sowéto 400 écoliers pour avoir dit non à l’Apartheid. Ces enfants de la liberté hantent la mémoire sud-africaine.
Le musée du sixième district revient sur cette histoire, l’Apartheid, les contrôles musclés envers les Noirs, les disparitions, la séparation des races, les murs de la honte. Et puis, on entre dans les townships. Le guide pousse le vice, en attaquant directement par un étal sommaire. La tenancière prépare ce que l’on appellerait un kari lakoré, mais avec des têtes de mouton. Imaginez les conditions de cuisson. Madame la Suédoise tourne de l’œil, tandis que le guide nous invite à prendre de meilleures photos de la scène morbide.
Ensuite, nous filons vers un quartier qui a son marché pour touristes. Nous entrons dans des pavillons du style de nos “anciens” kalbanon. Un vieil homme nous y attend, dans une chambre. « Je ne veux pas donner mon nom, je parle au nom de tous les miens », déclare-t-il. Il explique comment il a été expulsé dans les années 1960 du sixième district de Cape Town, pour venir dans une chambre pour 3 hommes. Plus tard, ils feront venir leurs familles, qui s’entasseront dans cette même chambre. À 10 kilomètres de tout, de l’école, des institutions, des yeux de monsieur tout le monde, et de la communauté internationale. Dans cet espace, ils partagent les salles d’eau. Aucune intimité donc. Osons dire que cela perdure jusqu’à aujourd’hui. Les toilettes des townships sont encore communes à tous. En commun aussi, ils partagent “jusqu’à aujourd’hui” le chômage, l’alcoolisme, la pauvreté, et surtout la criminalité. Même si ces habitations désuètes, celles que l’on a bien voulu nous montrer, ont un intérieur soigné, que dire de l’aspect sanitaire d’une manière générale ? Tout cela à voir pour un peu plus de 300 rands par personne, à peu près 32 euros donc.

Une initiative exemplaire

La visite des townships est presque achevée. Reste une école, que le guide veut voir dans notre album photo. Il en sort, dit-il. C’est une institution dans le quartier. Il en sort des élèves instruits, et aptes à affronter le chômage de Cape Town. L’effort vient de nous tous, mais particulièrement des mères des élèves eux-mêmes. Elles travaillent dans un atelier à la confection de tapis, de tissus aux dessins raffinés, de petits souvenirs qu’achèteront les touristes, venus s’engouffrer dans la petite boutique. C’est ainsi que les enfants peuvent profiter de l’apprentissage, par l’engagement des parents, et d’une ONG locale. Ces mères offrent une autre vision des townships, qui se battent contre la misère, et l’immobilisme social. L’Afrique du Sud sort tout juste de l’injustice identitaire, il faut maintenant s’investir contre les inégalités sociales.

Bbj


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Témoignages - 82e année


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