Le Nigeria : du pétrole, mais répression des idées de la part de son pouvoir

24 avril 2007

Le Nigeria est le premier pays d’Afrique par sa population et le troisième par sa richesse, derrière l’Afrique du Sud et l’Algérie. C’est également le second partenaire économique extérieur de la France dans ce continent, principalement à cause du pétrole. Au cours du week-end dernier, des élections s’y sont déroulées. Elles concernaient le renouvellement du Parlement fédéral et la Présidentielle. On rappelle à cet égard que, depuis 1999, ce pays est dirigé par Olusegun Obasanjo, un général à la retraite. Lorsqu’il était encore d’active, ce dernier avait dirigé le pays en 1976 avant de le rendre aux civils en 1979. En 1998, suite à la mort du dictateur Sani Abacha, un gouvernement de transition a organisé des élections remportées l’année suivante par Olusegun Obasanjo.

Le parti au pouvoir, le People’s Democratic Party (PDP) ou Parti Démocratique du Peuple, a présenté la candidature d’Umaru Yar’Adua. Ce dernier était jusque-là gouverneur de l’Etat de Katsina. Les deux grandes formations d’opposition ont été l’All Nigerian People’s Party (ANPP ou Parti de tous les Nigérians), mené par le général Muhammadu Buhari, dont la base électorale se trouve au Nord, et le parti du Vice-président sortant, Atiku Abubakar.
Ces élections constituent la première fois où un président nigérian élu laisse le pays à un autre que lui de façon démocratique ! Il faut dire que le Président Olusegun Obasanjo avait bien tenté, en avril 2006, de modifier la Constitution afin de pouvoir être élu une troisième fois. Le Parlement s’y était opposé.

Des élections entachées d’irrégularités

L’Union européenne a envoyé sur place une commission électorale indépendante dirigée par Max van den Berg. Ce dernier a indiqué que le manque de papiers, le bourrage d’urnes ou les intimidations de la police avaient été monnaie courante. Pour preuve, pas moins de 16 personnes ont trouvé la mort au cours de ce vote ! Et ce bilan est moindre que la semaine dernière, consécutif aux élections régionales qui avaient provoqué la mort d’une cinquantaine de personnes... Une correspondante du journal allemand “Die Tageszeitung”, Ilona Eveleens, a indiqué que, dans le Nord, certains villages ne disposaient que d’un bulletin sur 10 pour la Présidentielle. Elle a également mis en évidence que de nombreux bulletins de vote n’avaient pas de numéro de séries.

Tirant conclusion de l’ampleur des irrégularités, Innocent Chukwuma, le Président du Transition Monitoring Group (TMG) ou groupe chargé de contrôler la transition démocratique, a demandé la tenue de nouvelles élections. Selon son équipe d’experts, ces dernières n’ont pas été crédibles. La décision sera prise dimanche.
Quant aux partis d’opposition, ils sont révoltés. L’Action Congress a notamment contesté le fait que, dans toutes les régions où il est majoritaire, les conditions de vote aient été grandement entravées. Devant l’ampleur des irrégularités, Atiku Abubakar a décrit l’élection comme une « tragédie nationale ». Avant d’ajouter : « Ils n’ont pas d’autres alternatives que d’annuler complètement l’élection ». Le Président du Sénat nigérian, Ken Nnamani, a souligné que si celui qui arrive en tête est adoubé Président, sa légitimité sera faible, voire nulle, dans tous ces lieux où de nombreuses irrégularités ont été commises. Les partis d’opposition ont d’ailleurs prévenu qu’ils appelleraient à manifester dans les rues tout en se lançant dans une bataille juridique pour contester les résultats si, comme attendu, le candidat du PDP, Umaru Yar’Adua, était déclaré gagnant hier. En effet, selon la Commission Electorale Indépendante Nationale (ou INEC en anglais), les résultats devaient être connus hier.

Evidemment, du côté de la Présidence, le discours est tout autre. Ainsi, le Président de l’INEC, Maurice Iwu, a-t-il indiqué qu’il ne voyait pas de problèmes sérieux lors du vote. Néanmoins, pour certains observateurs, le Président sortant pourrait continuer à avoir la haute main sur le pays, tant ses rapports avec le candidat de son parti sont proches. Un point qui étaye cette hypothèse réside dans le fait qu’Olusegun Obasanjo a réfuté toute irrégularité massive du vote... Au-delà de cette possibilité, il y a une réalité : les élections de 2007 au Nigeria ont été pires que celles de 2003, qui avaient déjà été moins bonnes qu’en 1999 alors que ces dernières présentaient déjà des irrégularités.

Il y a quelques jours, l’Afrique pouvait s’enorgueillir d’une transition démocratique exemplaire en Mauritanie avec l’arrivée au pouvoir de Sidi Ould Cheikh, le 19 avril 2007. Ce week-end, le Nigeria a apporté un message inquiétant pour l’avenir de la stabilité en Afrique de l’Ouest.

Zoom sur le Nigeria

Le Nigeria est un pays complexe à de multiples titres. Pour simplifier, on peut dire que trois ensembles peuvent être mis en évidence. Tout d’abord, le Sud du pays, plutôt chrétien ou animiste, est peuplé majoritairement de Ibo. L’Ouest est grandement acquis à l’ethnie des Yorouba. Ces derniers sont chrétiens ou animistes. Enfin, il y a le Nord, qui compte avant tout des Musulmans dits « Haoussa-Foulani ». Issu de la colonisation anglaise, ce pays a connu ses plus graves dissensions lors de la guerre du Biafra qui a opposé les Ibo aux Haoussa et entraîné la mort d’un million de personnes entre 1967 et 1970. Depuis le début des années 1970, le pays a connu un grand nombre de putsch, même si la situation politique s’est améliorée de façon notable avec 9 années sans coup d’Etat depuis 1998.
Il s’agit d’un pays fédéral. Lors de l’indépendance, en 1960, il n’y avait que 3 régions. Puis, suite à la guerre du Biafra, il a été décidé de morceler le pays en un grand nombre de régions afin de réduire le poids de ces dernières. C’est pourquoi, actuellement, il y a 36 régions. Parmi elles, un tiers sont gouvernées par des musulmans qui ont imposé la charia comme mode de règlement juridique des conflits. Néanmoins, après une première phase stricte en 2000 ou 2001, l’application de la loi islamique a été moins rigoureuse au cours des dernières années.

Un autre aspect fédéral du pays, trompeur celui-là, réside dans la répartition des ressources du pétrole. Les habitants des régions pétrolifères du Sud du pays ne voient pas ou peu les revenus issus de cet or noir leur profiter. En 1995, un écrivain nigérian qui avait de grandes chances d’être Prix Nobel, Ken Saro-Wiwa, avait pris fait et cause pour ces populations délaissées. Il a été pendu sans autre forme de procès par le dictateur Sani Abacha, sans que Shell, la compagnie pétrolière qui exploitait les champs à cet endroit, ne manifeste beaucoup d’attention à son égard. Depuis, cette entreprise a perçu à quel point cette mise à mort lui avait été préjudiciable et a décidé de changer d’image. Néanmoins, la situation des régions pétrolifères ne s’est pas améliorée de façon significative au cours des dernières années. De nombreux groupes locaux se sont armés et prennent régulièrement en otage des employés de compagnies pétrolières afin d’exiger une rançon. Pour clore sur une touche un peu plus “positive”, au cours de son deuxième mandat, Olusegun Obasanjo a tenté de diminuer la corruption dans son pays qui, en 2003, avait réussi à obtenir la deuxième place de pays le plus corrompu au monde, selon l’organisation Transparency International.

Matthieu Damian


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