Le paradis des touristes fortunés

23 octobre 2004

Le skipper d’un yacht, le ’Mérovée’, a décrit sur, son carnet de bord, son séjour en famille aux Chagos. Des moments remarquables de fraternité, sur un site d’où les habitants d’origine ont été totalement exclus (lire pages suivantes). Voici un extrait de ses notes.

"Nous sommes mouillés aux Chagos, dans l’atoll de Salomon, juste devant l’île de Boddam. Ces îles appartiennent aux Anglais. Ils louent l’atoll de Diego Garcia aux Américains qui y ont installé une grande base militaire, et ont pour cela exigé que tous les habitants soient déplacés sur l’île Maurice à 2.000 km de là... C’était en 1968.
Les Anglais autorisent cependant les voiliers de passage à mouiller dans l’atoll de Peros Banios ou de Salomon à 300 km au nord de Diego Garcia. De temps en temps, ils viennent faire un tour, contrôler les papiers et prélever une taxe de 55 dollars !

Tout ou presque est interdit

Nous ne les verrons pas de tout notre séjour. Les règles sont strictes : tout ou presque est interdit. Seules autorisées, la pêche à la ligne et la cueillette des noix de cocos... Pas de chasse au fusil, pas de cœurs de palmier, pas de pêche aux bénitiers, pas de chasse aux crabes de cocotiers... Ben voyons...
Il y a déjà 9 bateaux au mouillage. Nous sommes les premiers Français cette année. Au plus fort, vers fin avril nous serons jusqu’à 22 bateaux. Sud-Africains, Australiens, Américains, Néo-Zélandais plus un Espagnol et un Italien. Un autre bateau français viendra nous rejoindre, mais tard et ne restera que 8 jours.
Comme tout le monde, je plonge pour accrocher une chaîne à une patate de corail. Tout le monde fait ça, c’est le mieux pour un long séjour, et surtout il n’y a pas de sable pour que l’ancre croche bien. Depuis que nous sommes là, le vent s’est levé, fort, entre 25 et 40 nœuds dans les rafales sous grains. Nous apprendrons plus tard qu’il y a eu un fort cyclone sur Rodrigues.

On a appris que les Américains de Diego Garcia pouvaient être joints par radio en cas de grave problème médical. Ils viennent vous chercher en hélico et vous emmènent à leur hôpital militaire et font, s’il le faut, une évacuation, direction Singapour. Les îles désertes ne sont plus ce qu’elles étaient...

Une organisation de Robinson

Depuis que les voiliers s’arrêtent ici, il y a toute une organisation de Robinson créée en récupérant ce que les anciens habitants de l’île avaient abandonné.

Il y a de l’eau douce récupérée dans une grande cuve, un puits, des ruines où ont été installés une cheminée, un établi pour bricoler, un fumoir à poissons etc... Un des bateaux est là depuis plus d’un an. Il avait coulé en tapant une patate au cours d’un coup de vent...

En fait, nous ne savions pas à quoi nous attendre aux Chagos. Bien sûr, nous savions qu’il s’agissait d’îles désertes, que de nombreux voiliers, sur la route du Sud, s’y arrêtaient pour attendre la fin de la saison des cyclones ; que certaines "mauvaises années", certains skipper se battaient au sens propre du terme pour un bout de plage "privée" ou une boîte de conserve apportée par les Américains des Chagos ! Heureusement, ce sont souvent les pires bruits qui se répandent le plus efficacement.

Comme je vous le disais plus haut, nous étions le 9ème ou 10ème bateau à mouiller cette année aux Chagos. Ce qui faisait une bonne vingtaine de personnes seulement et deux d’entre eux avaient déjà l’expérience du coin, et ont eu l’idée d’installer un filet de volley-ball. Magique ! C’était LE rendez-vous.
On était tout de suite inclus dans le groupe, et surtout, cela évitait les longues conversations stériles qui finissent toujours par créer des clans et des problèmes.

Un bonheur sans limites

Autre idée géniale, qui elle aussi resserrait les liens entres tous : les anniversaires étaient souhaités ensemble au cours d’une soirée barbecue, avec sono et lumières multicolores. (...). Ces soirées étaient géantes. Je me souviens de l’arrivée quelques heures avant une fête comme ça d’un solitaire Australien, qui lui aussi pensait arriver sur île déserte... Il s’est très vite adapté.

Chacun devait apporter un plat en essayant de faire preuve d’originalité et de bon goût. Malgré le manque d’appro, chaque plat était un régal. Pas d’expérience de solitude donc, mais un bonheur sans limite de cette liberté au travers de cette petite communauté de gens si différents et semblables en même temps. Seul le voyage en bateau peut permettre de vivre de telles expériences... Enfin, je crois !
Début avril, on vient de finir nos produits frais. Il ne nous reste que quelques oignons. On pense partir début mai. Les cartes météo nous signalent une grosse dépression tropicale en formation à une centaine de milles de nous. Il vaut mieux attendre.
Enfin, vers le 8 mai, les cartes sont bonnes. Nous programmons notre départ pour le 11. Beaucoup de bateaux pensent au départ, et commencent à se préparer. Une grande fête est organisée. Chacun apporte un plat de sa spécialité, le rhum et le punch coulent à flots.
Un Australien installe une grosse sono, un autre des lumières multicolores entre les arbres, mais comment ont-ils tout cela à bord ? Mais quelle fête... Et nous partons demain...

Après avoir plongé pour récupérer ma chaîne autour de la patate de corail, c’est le départ. On est tout... bizarre. Un peu comme, lorsque adolescent, la fin des vacances arrivant, il faut partir, quitter la bande de copains constituée sur place et qu’on ne reverra peut-être plus jamais. Quitter un lieu magique, non par ce qu’il est, mais par ce qu’il représente de bonheur et de rêve. C’est ça le paradis ?"


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