Terres australes et antarctiques

Les hommes qui savent faire parler les ruines

30 octobre 2004

Le Comité international pour le patrimoine historique polaire se réunit en ce moment à Saint-Pierre. L’occasion de croiser les expériences et les savoir-faire des scientifiques, qui s’attachent à préserver les huttes des premiers explorateurs ou les bases baleinières.

Depuis une dizaine d’années, les scientifiques s’intéressent au patrimoine historique polaire. Des huttes des chasseurs de l’Arctique aux usines de l’industrie baleinière en passant par les vestiges d’habitat des explorateurs du 19ème siècle dans l’Antarctique... Tout ce qui peut "raconter" ces territoires chargés d’Histoire extrême les intéresse. Et depuis hier et jusqu’au 2 novembre, au siège saint-pierrois de l’administration des TAAF se tient la 3ème réunion du Comité international pour le patrimoine historique polaire.

Avec du sable de La Réunion

"L’idée est nouvelle. Il s’agit de recenser, de protéger et de restaurer ce qui est encore debout", explique François Garde, administrateur des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Et cela ne semble pas facile sur ces terres inhabitées.

Sur ces bases qui connaissent un roulement de personnel, "Il faut une volonté politique de sauver les vestiges de ceux qui vous ont précédés", note Jean-François Le Mouël, chercheur au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), détaché auprès des TAAF.
L’idée du patrimoine historique, née il y a une trentaine d’années avec l’entrée dans la civilisation post-industrielle, est en effet liée à l’amour des hommes et des femmes pour les bâtiments, les outils, les machines...
Du coup, les experts travaillent sur des ruines de huttes qui n’ont pas d’histoire écrite, sur des vestiges de bâtiments industriels, sur des morceaux de machines ou d’outils...
Heureusement, comme le souligne François Garde, "ils savent y faire avec les ruines, il savent les faire parler". Certes la situation est difficile. Mais, affirme l’administrateur des TAAF, "elle n’est pas désespérée. On peut sauver beaucoup de choses. On sait le faire. Simplement, il faut le faire vite".

Et les résultats commencent à être palpables... Sans parler des huttes où ont hiberné Shackelton en 1902 et Mawson en 1912, et qui sont inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco. Il suffit de feuilleter le premier numéro du magazine du Comité, "Culture heritage in the Arctic and Antarctic régions", pour s’en convaincre.
Ou mieux encore de jeter un coup d’œil sur l’exposition plantée dans le hall du siège de l’administration des TAAF pour apprécier les travaux de réhabilitation de la base baleinière de Jeanne-d’Arc construite par les Norvégiens.
Il reste que tout cela a un coût. Par exemple, deux millions d’euros pour restaurer des refuges britanniques dans le secteur néo-zélandais de l’Antarctique. Une réhabilitation financée par la Fondation mondiale des monuments (organisme privé américain) et par le gouvernement néo-zélandais.
Une lutte contre la montre est engagée, non seulement contre les dégâts des ans, mais aussi contre ceux occasionnés par le réchauffement climatique. Ainsi, la falaise de l’une des îles de Crozet est actuellement confortée avec du sable tiré de La Réunion pour limiter l’érosion et protéger une installation industrielle d’extraction d’huile de baleine qui risque de disparaître.
A terme, sans doute faudra-t-il la démonter soigneusement et la reconstruire plus loin du rivage. "Une mesure extrême", souligne François Le Mouël.

À bord du Marion-Dufresne

La réunion du Comité international pour le patrimoine historique polaire rassemble des experts norvégiens, français, britanniques, canadiens et suédois - ceux des autres pays membres participent par fax ou par courriel.
Lors de la dernière journée, programmée à bord du Marion-Dufresne qui fait route vers le port de la Pointe des Galets, sera dressé le bilan de ces journées, consultable sur le site web du comité.
A l’ordre du jour également : la participation du comité à l’assemblée générale du Conseil international des monuments de l’Unesco qui se déroulera l’année prochaine en Chine ; une occasion d’échanger avec des scientifiques travaillant dans d’autres secteurs du patrimoine historique. Et son intervention dans l’organisation de l’Année polaire fixée en 2007 ; instant privilégié pour fédérer les sciences de la Terre liées au domaine polaire et croiser les résultats des recherches.

Correspondant


Une source de revenus touristiques

"Nous n’héritons pas de la Terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants", dit Jean-François Le Mouël, citant Saint-Exupéry. Pour le chercheur, qui était hier à Saint-Pierre, il est indispensable "de laisser à nos enfants un monde pas trop moche où ils pourront s’enraciner". C’est une des raisons de sauvegarder le patrimoine historique polaire.
Une des autres raisons tient à la fonction de "mémoire" des bâtiments et des objets.
Mais il en est une autre, beaucoup plus terre-à-terre. Un des participants raconte qu’en 1982, il a convaincu un croisiériste de s’arrêter à l’île Paulet, en raison de son patrimoine protégé. On y voyait notamment les restes d’un abri en pierre, où s’était abrité un équipage naufragé en 1903. Vingt ans après, 25.OOO touristes ont fait relâche dans cette île sans que le site ait été trop abîmé... si ce n’est par les manchots. Une source intéressante de revenus.


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