Idées

Passer de la solidarité à la justice

21 janvier 2005

Face à l’ampleur de la tragédie qui a suivi le tsunami du 26 décembre 2004 dans l’océan Indien, la compassion et la mobilisation humanitaire sont nécessaires mais insuffisantes et parfois ambiguës, estime le philosophe André Tosel. Selon lui, elles freinent parfois la prise de conscience de l’inégalité économique et sociale de la planète, qui transforme des phénomènes naturels extrêmes en catastrophes humaines et écologiques.

(Page 9)

Professeur émérite de philosophie à l’université de Nice Sophia Antipolis, André Tosel a développé de nombreuses recherches et publications sur les phénomènes de mondialisation, sur les questions de la démocratie et du Droit international. Interrogé par “l’Humanité”, il nous incite à réfléchir à des aspects de la récente tragédie qui sont souvent cachés par les médias dominants.

o André Tosel, comment appréciez-vous le phénomène de solidarité mondiale actuel ?

- On ne peut que s’en réjouir dans la mesure où il a surgi pour l’essentiel de la base. Cette fois encore, les médias prouvent leur puissance dans la mesure où ils entretiennent un effet de synergie qui accompagne un véritable mouvement populaire. Tellement populaire d’ailleurs qu’il a débordé les États, en les contraignant à augmenter sensiblement l’importance de l’aide qu’ils destinaient primitivement aux populations touchées.
On peut noter que proportionnellement ce sont les États les plus pauvres qui donnent le plus, tandis que la mobilisation des ONG contribue à consolider l’assise de ce vaste mouvement mondial de solidarité. On peut espérer, mais ce n’est pas acquis, qu’il portera loin, en tout cas qu’il ira plus loin qu’en des circonstances antérieures.

o Mais vous en doutez ?

- En effet. Le passage de la solidarité mondiale à la justice mondiale constitue certainement le problème politique central que suggère cette catastrophe. Toutefois, la manière dont la tragédie est mise en scène par le bloc dominant - États, médias, ONG, États-Unis - me semble relever d’une approche beaucoup trop religieuse, bien trop caritative, pourrait-on dire, pour être honnête !
On peut penser ici à cette formule des Écritures catholiques : "Heureuse faute qui nous a valu un tel rédempteur !", qu’on pourrait traduire ou actualiser par : "Heureuse catastrophe naturelle qui nous a valu un si beau mouvement de solidarité !"
L’équivoque de cette solidarité mondiale consiste précisément à occulter la thématique de la justice. Il s’agit en réalité d’une charité qui joue sur le caractère inédit, inouï de la catastrophe et qu’on présente comme une sorte de “miracle” négatif venant interrompre le cours naturel des choses et du monde (ce qu’est au sens propre un miracle).
Cette interruption a suscité une émotion, un étonnement considérables dans les domaines de la passion et de la compassion pour produire une forme de tsunami compassionnel qui a répondu à l’autre. Mais la compassion reste du domaine de la charité, de l’éthique ou de l’éthique religieuse : le passage nécessaire à l’éthico-politique a été occulté et quasiment rendu impossible.

o Que reprochez-vous aux médias, du moins aux médias dominants ?

- Pour beaucoup d’entre eux, leur comportement ressemble - je poursuis la comparaison religieuse - à ce que pouvait faire l’Église lorsqu’elle consolidait les pouvoirs temporels en détenant une sorte de monopole de la charité. Un monopole qui ne l’empêchait pas de justifier les hiérarchies sociales et politiques en place et ne l’engageait pas spécialement dans la voie de la justice.
Les médias ont certes favorisé l’émergence d’une conscience éthique, mais relativement facilement (on pourrait dire à peu de frais) vu l’atrocité des choses et leur caractère émotionnel ; en investissant simplement cette donnée spectaculaire et compassionnelle dans une stratégie de pouvoir qui est, pour eux, avant tout économique (reposant, comme on sait, sur la recherche de l’audimat).
Il y a même eu quelque chose d’obscène dans cet empressement, cette compétition qui a opposé les grandes chaînes de télévision pour aller chercher et montrer le comble de l’atrocité dans une sorte d’exploitation éhontée de la misère humaine afin de grossir, au passage, le flot des royalties publicitaires. Le résultat attendu de cette surexposition aux images d’effroi trouve une conséquence quasi inévitable : la seule manière dont les gens trouvent à devenir acteurs de la solidarité est de donner.
Ce don ne reste qu’un don, avec l’ambiguïté que cela implique : don pour quoi faire ? Don pour qui ? Avec quel effet, etc.? Autant de questions qui ne sont ni instruites ni débattues, ce qui nous donne à penser qu’il n’est aucunement question d’éclairer le téléspectateur mondialisé, de lui apporter des éléments de compréhension susceptibles d’interroger le paysage politique, sans même envisager de le bousculer.

o Qu’aurait-on pu attendre à votre avis d’un tel éclairage ?

- Notamment que soit posé le problème de la division de l’humanité, d’une globalisation inégale du processus économique : la catastrophe ne fait-elle pas apparaître qu’il n’y a pas d’égalité dans la manière dont les uns et les autres ont été frappés ? On trouve impliqués des pays dont les infrastructures économiques et sociales les rendent incapables de prévoir et anticiper quoi que ce soit, ou encore des pays tellement pauvres qu’ils n’ont pour horizon que de se mettre au service des touristes.
Or, justement, si la charité ne reste que charité, la réconciliation de l’humanité des touristes avec celle des personnes des services reste imaginaire et risque même de se transformer en une sorte d’apologie de la division. Une apologie qui a une base réelle puisqu’il est bien vrai que les touristes font fonctionner le système : au fond, ils n’ont plus qu’à prendre leurs loisirs pour faire de la charité, ce qui nous conduit à une extrémité morale pour moi assez répugnante.
Bref, il y a ceux qui se promènent sur les plages, et il y a ceux qui les servent, qui enterrent leurs morts, nettoient les décombres et vont avoir à reconstruire leur pays sans trop savoir comment ni pourquoi.

o À vos yeux la solidarité est moralement déficiente ?

- Elle n’est pas déficiente, mais elle nous maintient dans une vision simplement morale du monde, ce qui a pour effet pervers (qui n’échappe pas à la sagacité des puissances hégémoniques) de naturaliser, ou encore d’éterniser toutes les questions susceptibles de faire l’objet d’une approche politique.
À bien y réfléchir, d’ailleurs, le discours moral sur la solidarité masque l’instrumentalisation du tsunami dans un sens géopolitique caché mais néanmoins évident : la catastrophe n’est-elle pas l’occasion rêvée pour la première puissance hégémonique de montrer qu’elle n’est pas que l’empire qui mène la guerre contre les “États voyous” mais aussi l’empire du Bien qui administre la charité sans compter, qui sait punir et envoyer au bûcher les “méchants”, mais qui en même temps a ses pauvres et les soigne bien !
C’est la même puissance qui distribue le bien et le mal au nom d’un cosmo-humanitarisme ici et d’un cosmo-bellicisme là, c’est le même mécanisme qui illustre tour à tour ce qu’on pourrait appeler d’un terme unique le pacifisme guerrier de notre époque. D’ailleurs, ce sont les mêmes bateaux et les mêmes hélicoptères de l’hyperpuissance américaine qui en Irak répandent les bombes et à Sumatra les sacs de riz.

o On pourrait vous opposer que la catastrophe étant d’origine naturelle, l’humanité doit surmonter ses divisions et mondialiser ses efforts : faire bloc face à la nature...

- Précisément, dans cette logique-là, le phénomène naturel n’est pas seulement naturel dans son déroulement, mais aussi dans ses effets sociaux. La charité est réservée aux phénomènes dits naturels devant lesquels les humains sont supposés être égaux. Mais, du coup, on naturalise la catastrophe, c’est-à-dire qu’on habitue les gens à naturaliser les conflits. Les grandes inégalités sociales sont naturalisées comme des catastrophes, ce qui empêche le mouvement de l’intelligence et de la transformation politiques.
Il y a derrière cette survalorisation de la catastrophe toutes les catastrophes qu’on ne voit pas, tous ces tsunamis sociaux qui restent cachés et dont on ne parle plus : les guerres, la réalité du monde et sa cruauté. On mesure bien, pour résumer, qu’une conception caritative de la solidarité ne constitue au mieux qu’un premier pas sur la voie d’une transformation éthique et politique.
Il faut aller dans la voie d’une solidarité qui, en prenant des mesures d’allégement de la dette ou de taxation des capitaux, reposerait sur des formes de justice. Cette voie remettrait en cause, par exemple, la division du monde entre les pays ayant des touristes et ceux qui servent les touristes ; elle remettrait aussi en cause les structures inégales dans les moyens de prévention, d’assistance et de logistique ; elle contesterait donc la situation d’inégalité économique mondiale, mais également scientifique et culturelle.
Pourquoi la charité, la solidarité seraient-elles plus “naturelles” aux humains que la justice ? Elles sont toutes humaines ; seulement il y a dans l’exigence de justice une manière de questionner l’ordre donné des choses, qui réclame une humanité davantage consciente d’elle-même et de ses pouvoirs.


Signaler un contenu

Un message, un commentaire ?


Témoignages - 82e année


+ Lus