Seychelles

James Michel succède à France-Albert René

Changement de président aujourd’hui à la tête du pays

Témoignages.re / 14 avril 2004

Les Seychellois vivent aujourd’hui un moment important de leur Histoire avec l’arrivée à la tête de l’État de James Michel, qui succède à France Albert René qui dirigeait le pays depuis 1977.

Avec le départ aujourd’hui de la présidence seychelloise de France Albert René, c’est l’un des anciens présidents au pouvoir dans notre région qui s’apprête à se retirer des affaires, deux ans avant le terme de son ultime mandat constitutionnel.
C’est aussi un moment symbolique, aussi bien aux Seychelles, que France Albert René a marqués de son empreinte depuis l’indépendance en 1976, que dans la région de l’Océan Indien qui a été au centre d’énormes convoitises du temps de la Guerre froide. Le 24 février dernier, dans son discours annuel à la Nation devant l’Assemblée nationale et les représentants du corps diplomatique, le président France-Albert René avait expliqué son intention de se retirer du pouvoir avant le terme de son mandat. Il est temps, avait-il expliqué, "de remettre le pouvoir à quelqu’un de plus jeune et qui soit loyal envers les principes de continuité du pouvoir".
Selon la Constitution, en effet, c’est au vice-président James Michel, âgé de 59 ans, de prendre la relève jusqu’aux prochaines élections prévues en 2006. James Michel, qui a été colistier du candidat France-Albert René aux dernières élections, est le plus proche collaborateur du chef de l’État depuis son arrivée au pouvoir en 1977. Ce sera chose faite aujourd’hui.
France-Albert René n’en abandonnera pas pour autant ses bureaux à la Maison du peuple dans la capitale Mahé, où il compte s’atteler aux activités de son parti, le Front progressiste du peuple des Seychelles (SPPF), une Maison du Peuple qui abrite déjà un musée dédié entièrement à son personnage et à son parti.
Le départ du président France-Albert René est présenté comme une volonté de garantir une continuité à l’œuvre entreprise depuis 1977 et qui a transformé profondément le pays au point d’en faire aujourd’hui un des exemples de réussite sociale et économique sur le continent africain. Pour affronter une conjoncture économique devenue difficile, le renouvellement des énergies impliquées dans la gestion des affaires était devenu "stratégiquement" nécessaire, estime le président sortant.

Les affrontements de la Guerre froide

L’Histoire de cette ancienne colonie britannique, indépendante depuis 1976, se confond largement avec celle de son leader, arrivé cependant au poste suprême dans des circonstances troubles. On rappelle que c’est le 5 juin 1977, profitant d’un déplacement à l’étranger de James Mancham, le premier Président de la République des Seychelles, que les partisans de France-Albert René organisent ce coup de force militaire dans ce petit pays qui n’abritait à l’époque que 40.000 habitants. Aucune victime n’avait été déplorée à l’issue de ce coup de force réussi. France-Albert René avait été aussitôt investi président de la République.
Favorable à une ouverture aux camp anti-impérialiste de la Guerre froide, il instaure, une année plus tard, un régime de parti unique en créant le Front progressiste du peuple des Seychelles (SPPF). Une nouvelle Constitution entre en vigueur en 1979. En 1981, une tentative de putsch visant à faire revenir James Mancham au pouvoir échoue, et une mutinerie militaire est étouffée en 1982. Les événements de 1981 ont marqué durablement le pays. Le 25 novembre de cette année-là, quarante-neuf mercenaires dont vingt- six Sud-Africains et onze Britanniques complotent pour renverser le pouvoir de France-Albert René. Mais leur tentative échoue. Les mercenaires prennent la fuite en direction de l’Afrique du Sud, d’où ils étaient venus, en se faisant passer pour des touristes. Le régime de l’apartheid feint de les arrêter, mais ils sont vite libérés, ce qui suscite une vive indignation sur la scène internationale. La Tanzanie du président Julius Nyerere offre sa protection au gouvernement de France-Albert René et envoie un contingent.

Océan Indien zone de paix

Le retrait du pouvoir de France Albert René marque ainsi un moment charnière pour cet archipel dont il incarna l’Histoire post-indépendance. Venu au pouvoir en pleine Guerre froide, le président France-Albert René fut très tôt sensible au combat des progressistes de notre région contre l’hégémonie occidentale et notamment américaine. À l’époque, l’alliance officielle entre l’administration Reagan et le régime sud-africain de l’apartheid, au travers de la doctrine américaine dite "d’engagement constructif", avait une portée déstabilisatrice sans précédent sur la région australe du continent.
Les Seychelles de France-Albert René se sont senties concernées par ces menaces et ont stigmatisé la vision stratégique de Washington, en assumant un rôle de premier plan dans les institutions régionales et panafricaines. France-Albert René a réussi à donner une dimension internationale aux idées de justice que défendait alors son gouvernement, et ce, en dépit du modeste poids spécifique - démographique et économique - de son pays. Aussi, fut-il un partisan résolu du démantèlement des bases militaires pour que l’océan Indien soit zone de paix. Il a milité dans cette campagne aux côté de l’ensemble des partis progressistes de l’océan Indien comme le Mouvement militant mauricien (MMM, de l’actuel Premier ministre mauricien Paul Bérenger) ou encore le Parti communiste réunionnais.

Les enjeux de la mondialisation

Malgré les multiples tentatives de déstabilisation, le pouvoir de France-Albert René tient bon. Mieux, le Welfare State (l’État-providence, ou l’État au service de la société) progresse ; les investissements pour le tourisme aussi, et ce, dans les normes souhaitées par le pouvoir. La redistribution se fait par le biais de l’accès aux structures sociales de qualité, la formation d’un personnel qualifié pour le tourisme et la modernisation de la pêche et de l’agriculture. C’est l’affirmation du fameux modèle social seychellois.
En 1991, le pays s’ouvre au multipartisme, après un congrès extraordinaire du SPPF. La Constitution est amendée par une commission constitutionnelle et scellée par un référendum. Lors des premières élections libres le 23 juillet 1993, France-Albert René devra affronter son ancien adversaire, James Mancham, rentré de son exil à Londres, et deux de ses anciens proches, Jacques Houdul, ministre des Affaires étrangères, et Jean-François Ferrari. Sans surprise, France-Albert René est reconduit à la tête de l’État. En 1998, les Seychellois votent à nouveau en sa faveur, donnant une assise confortable à son parti, le SPPF. France-Albert René avait entre-temps intégré dans les options de son gouvernement, les exigences d’une politique libérale permettant d’accueillir les capitaux étrangers, mais il a souhaité maintenir l’État au cœur de l’organisation économique du pays.
En 2001, alors que son mandat aurait dû s’achever en 2003, le président France-Albert René décide de remettre son poste en jeu. Il est réélu une troisième et dernière fois, comme l’y oblige la Constitution. Le rival de France-Albert René, le prêtre anglican Wavel Ramkalawan, leader du Parti national des Seychelles (SNP), grâce à son score de 44,95% obtenu lors de ce scrutin, contribue fortement au renforcement des forces de l’opposition qui mènent au sein du Parlement une bataille serrée contre le pouvoir du SPPF.
Le nouveau président, James Michel, en attendant le prochain scrutin prévu pour 2006, devra réussir le pari de trouver un consensus sur les moyens d’assainir l’économie seychelloise. En effet, malgré une apparente santé, l’archipel souffre aujourd’hui d’une grave pénurie de devises qui se répercute sur les importations de biens de consommation. C’est en trouvant l’équilibre entre ces deux exigences - le maintien des acquis sociaux et des accords pour réduire le poids de la dette immense - que James Michel répondra aux attentes du peuple seychellois.

Christophe Rocheland (Panapress)