Elections

1957-1974 : Fraudes et violences encouragées par l’administration

La période d’affrontement

Témoignages.re / 18 mars 2008

Ce que Elie Hoarau appelle pudiquement « la période d’affrontement » commence sous la IVe République avec l’arrivée, en juin 1956, du préfet Jean Perreau-Pradier.

Le 2 janvier de la même année, Paul Vergès et Raymond Mondon avaient été élus députés de La Réunion, au scrutin de liste à la proportionnelle. « Il n’y aura pas de 3ème député communiste », aurait dit le nouveau préfet qui, dans le même temps, s’est employé à dissoudre l’une après l’autre les municipalités encore dirigées par les membres de l’ex-CRADS (Comité républicain d’action démocratique et sociale, mars 1945-novembre 1946).

Le 27 mai 1945, le CRADS avait conduit des listes victorieuses dans 12 municipalités : Saint-Denis, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne, Bras-Panon, Saint-André, La Possession, Le Port, Saint-Paul, Entre-Deux, Saint-Leu, Saint-Louis, Saint-Pierre. Après le 25 mai 1946, les conservateurs reprennent Saint-Denis, et, dans les 10 années qui suivent, par le jeu normal des élections, plusieurs municipalités changent de main. Lorsque débarque le préfet Perreau-Pradier, les compagnons de Raymond Vergès dirigeaient encore 7 communes qui vont leur être reprises par l’action directe et brutale de l’administration préfectorale.

Cela commence à la mort de Raymond Vergès, survenue le 2 juillet 1957 : lors de l’élection municipale du 15 septembre, le préfet viole délibérément le suffrage universel et installe Paul Morange à la Mairie de Saint-André. Jean-Baptiste Ponama et Boris Gamaleya, deux enseignants roués de coups, portent plainte et sont mutés d’office : le premier à Trois-Bassins, le second au Port. Ces décisions préfigurent l’ordonnance du 15 octobre 1960 par laquelle une douzaine de Réunionnais furent condamnés à l’exil.

Le 17 novembre 1957 ont lieu des élections législatives pour le remplacement de Rafaël Babet, décédé peu après Raymond Vergès. L’élection là encore grossièrement truquée désigne Marcel Cerneau à la députation.
Le 8 décembre 1957, c’est le tour de La Possession, dirigée alors par Roland Jamin : la municipalité est dissoute, une délégation spéciale présidée par Roger Cerveau - le futur “maire désigné” de Saint-Paul - est installée et des trucages grossiers favorisent contre son gré (il était de santé fragile) un nommé Dambreville.

En 1958, l’élection d’avril bénéficie d’une accalmie inespérée, du fait de la présence dans l’île de la commission d’enquête parlementaire envoyée à la suite des grossiers trucages des précédentes Législatives (novembre 57). Henri Lapierre et Isnelle Amelin, du CRADS, sont élus dans les 2ème et 3ème cantons de Saint-Denis.

En 59, les Municipales du 8 mars donnent le coup de massue aux 4 municipalités dirigées par d’anciens compagnons de Raymond Vergès : Evenor Lucas à Saint-Paul, Mario Hoarau à Saint-Leu, Roger Vidot à Bras-Panon et Jean Hinglo à Sainte-Marie. Roger Cerveau, propulsé par l’administration, prend le siège d’Evenor Lucas à Saint-Paul. Il ne reste plus que Le Port, où Léon de Lépervanche tient tête jusqu’à sa mort, en 1961. Son remplacement d’office, dans les mêmes conditions de viol du suffrage universel, déclenche une insurrection dans la cité maritime.
En mars 1962 ont lieu des Législatives marquées par de telles irrégularités que 2 élections sur 3 seront invalidées.

En mars 1965, Perreau-Pradier est parti depuis 2 ans, mais ses successeurs mettront en œuvre ses méthodes pendant encore plusieurs années. Lors des Municipales de mars 1965, le préfet Dieffenbacher décide qui doit être maire. Les élections de 67 à Saint-André ayant été annulées après les violences qui ont causé le décès d’Edouard Savigny, on revote en 1969 pour des Municipales et Cantonales. Edelbert Nativel est élu à la Mairie de Saint-André. Virapoullé prend sa place, avec le soutien de l’administration, en 1972.

C’est aussi en 1969 qu’est créée l’ADNOE, Association pour le Déroulement normal des opérations électorales, à l’initiative des communistes, qui voulaient desserrer l’étau. La participation de divers autres courants démocrates, qui n’acceptaient pas le viol des élections, permit d’assainir peu à peu le climat électoral. En 69, Paul Vergès et Elie Hoarau sont élus dans 2 cantons de Saint-Pierre.

En 71, quatre municipalités passent à une Direction communiste (Possession, Port, Saint-Louis) ou socialiste (Saint-Philippe). Parmi les membres de l’ADNOE ont figuré notamment le journaliste Martin-Darène, Christophe Payet, Marc Kichenapanaïdou, le père Jean de Puybaudet, entre autres diverses personnalités. Sans leur courage de dénoncer les pressions et les fraudes, la mascarade aurait pu durer encore longtemps... Elle a de toutes façons laissé des traces durables.

P. D

(Sources : “Combats des Réunionnais pour la Liberté, par Eugène Rousse, t. 2”)