Elections

Fraude, clientélisme et achat des consciences - 2 -

A Saint-André

Témoignages.re / 7 mars 2008

De même que des observateurs de la vie politique polynésienne ont pu parler d’un « système Flosse », il existe à La Réunion, à Saint-André plus précisément, un « système Virapoullé » - non que le sénateur-maire en soit l’inventeur, mais il est de loin, parmi tous les adeptes du clientélisme politique, celui qui l’a fait fonctionner à son profit avec le plus de constance. Suite et fin du voyage au cœur du clientélisme saint-andréen.

Le système sur lequel le sénateur maire de Saint-André a assis son pouvoir, depuis 1972, est fait d’une bonne dose de clientélisme - ce qui suppose beaucoup de mépris des citoyens et de la démocratie -, à l’appui d’un “charisme” marchand dans lequel entrent à la fois son “image” de politicien et une autorité de cacique latifundiste.
A propos de mépris de la démocratie, il n’est pas anodin de rappeler que le maire sortant de Saint-André est arrivé aux commandes de la commune par un putsch, qui avait reçu la bénédiction du Préfet de l’époque, dans un contexte où l’obsession des autorités était de faire barrage au Secrétaire Général du PCR. Selon une tactique de guérillero aguerri, Paul Vergès s’étant présenté à Saint-André pour l’élection cantonale de 69, deux ans plus tard il était... au Port où son élection à la mairie a dû d’autant plus surprendre l’establishment qu’on l’attendait dans l’est... avec un comité d’accueil. Selon Robert Nativel, candidat dans le 3e canton de Saint-André pour le scrutin des 9 et 16 mars 2008, c’est à ce moment-là que les autorités auraient décidé de “lâcher” son père, maire de Saint-André dans les années 60 et réélu en 71 avec sur sa liste un certain Jean-Paul Virapoullé. Le maire Nativel étant jugé « trop peu docile », un coup tordu (la démission d’une partie du Conseil municipal) porta son adjoint à la mairie en 72.

« Momon Papa lé la »

Trente-six ans plus tard, il y est encore et c’est peut-être le souvenir de sa propre déloyauté qui lui a fait commettre les erreurs tactiques dans lesquelles s’embourbe sa campagne, cette année. En effet, de quoi est fait le clientélisme à la mode de Saint-André ? Le maire - lui-même bien vu de l’administration post-coloniale dès ses débuts - s’est constamment entouré de gens influençables, les uns très dévoués et fidèles, les autres moins, mais toujours manipulables ou... jetables, à merci. Parmi ces fidèles, certains sont avec lui depuis plusieurs mandats. Ils n’auront pour autant jamais sa confiance. Ce que le maire de Saint-André a en tête, c’est un modèle de succession d’Ancien Régime qui ne dit pas son nom. C’est encore lui la tête de liste, cette année, mais le véritable candidat est Jean-Marie Virapoullé - celui que, par dérision, les Saint-Andréens appellent “Momon Papa lé la” tant il semble empêché de jamais pouvoir se gouverner lui-même. Et pour être sûr qu’il n’arriverait pas à son fils ce que lui-même a fait autrefois à Nativel, le maire de Saint-André a cette fois écarté de sa liste tous ceux qui, selon lui, étaient susceptibles de faire de l’ombre à son successeur désigné. Les Camatchy, Sihou, Désiré ou Titi Grondin, qui comptent parmi les plus anciens de ses fidèles, ont été mis à l’écart. « Ils ont été virés comme des malpropres » disent unanimement les habitants de Saint-André ; qu’ils soient ou non partisans du maire, la désapprobation devant le procédé est générale. C’est que le vieux cacique a été pris en tenaille entre deux pièges de son propre système : népotisme d’un côté, clientélisme de l’autre.

Les vieux ressorts grincent...

Dans son propre système de gouvernance, le maire de Saint-André n’a plus guère de marge de manœuvre. Mais les partisans de son principal adversaire, Eric Fruteau, ne vendent pas la peau de l’ours.
- « Il ne faut pas le sous-estimer. C’est un homme intelligent, même si l’on peut trouver qu’il est aussi sournois et dissimulateur. Il a mis toute son intelligence au service de ses intérêts personnels, de celui de sa famille et de quelques proches » commente un retraité de l’Education nationale, qui évoque aussi la capacité du maire « à se faire apprécier des gens. Il a le contact agréable et facile » dit-il.
Il va devoir cette fois encore en user et en abuser, car un air de fronde monte d’un peu partout et l’autorité du cacique en est sérieusement écornée.
Par sa propre faute, ses soutiens de toujours se détournent. Il ne lui reste plus guère que la famille de son grand argentier, dont toute la parentèle est à la mairie. On dit de Virapoullé, dans la famille Caderby : « Sé nout mèr. Anou la plant ali, anou mèm la aroz ali ! » Et quand cette riche famille dit « arroser », elle sait de quoi elle parle. Mais elle est bientôt la seule à parler de la sorte. La plupart des anciens soutiens du maire, par lassitude ou par dégoût, lui tourne le dos.
C’est aussi le cas d’une ancienne adjointe (voir ci-après) qui, après avoir vu le système de l’intérieur - « des employés communaux humiliés et dépressifs, des jeunes cadres diplômés dans la déprime à force de pressions » dit-elle - s’est dit « brisée par la mairie » et, après sept ans de silence, a rejoint l’équipe d’opposition, avec laquelle elle se sent « revivre ».
Les nombreux Mahorais et Comoriens, habituellement plutôt favorables au maire - qui les a amadoués en nommant quelques-uns de leurs représentants au service social - ne lui pardonnent pas les insultes de décembre, après des violences dans lesquelles ils n’étaient pour rien. Tant de racisme et de haine affichés ont lézardé l’édifice.
Enfin, même les distributions d’argent n’impressionnent plus autant qu’avant. « Mi pran, mé kan mi vot mi fé sak mi vé » entend-on dire ouvertement à Saint-André, ce qui est nouveau. « Quand on vote dans l’isoloir, il n’y a que les pieds qui sont visibles de l’extérieur. Et on ne vote pas avec les pieds ! », dit la version facétieuse, dans les rangs de l’opposition.

Une politique au service d’intérêts privés

Ce n’est pas sa gestion des affaires municipales qui pourrait plaider, aux yeux de la population de la Ville, pour le maire sortant.
Exclusivement et longtemps centré sur ses propres affaires - la gestion de ses propriétés terriennes, ses entreprises, le château de la Marne où les frères Virapoullé ont invité des hauts cadres, directeurs départementaux ou magistrats mutés à La Réunion, pour en acheter les faveurs, etc... - le maire de Saint-André n’est entré en politique que pour servir à plus grande échelle ses intérêts privés.
Les plaintes qui montent de Saint-André aujourd’hui renvoient l’écho de celles qui s’élevaient déjà il y a 30 ou 35 ans : des écoles mal loties, des terrains de sport à l’abandon, des administrés maltraités...
« Pas d’AMG à Saint-André pendant 2 jours et demi par semaine », « Repas insuffisants dans les cantines à Saint-André », disait déjà “Témoignages”, il y a environ 35 ans (éditions des 2 et 8 mars 1974, respectivement). Les habitants d’aujourd’hui ont le même sentiment d’abandon, de négligence. Un document du Rectorat de 2003 relevait que la grande ville de l’Est était celle qui consacrait aux écoles primaires la somme la plus maigre. « Les élèves manquent de tout, et surtout de matériel pédagogique », disent encore aujourd’hui les habitants.
Ce laisser aller prévaut dans tous les domaines. A Mille Roches, les eaux d’assainissement vont à la ravine, en face du lycée HQE financé par la Région. La station d’épuration de Cambuston est (évidemment ?) hors normes.
A côté d’un projet somptuaire comme la maison Valliamée - qui a englouti des dizaines de millions, pour un résultat sur lequel les Saint-Andréens s’interrogent encore - il est des projets qui n’ont jamais vu le jour. Cela fait 14 ans que les habitants entendent parler d’une “Maison de la Culture” qui n’est toujours pas sortie de terre.

Comment s’étonner du sous-développement de la micro région Est dans son ensemble, quand la ville qui en ouvre les portes est elle-même la proie d’une gestion à vau-l’eau ? Les habitants ont compris, à force de voir changer l’île partout autour sauf chez eux, que l’enjeu d’avenir de ces élections dépasse les seules limites communales.
Puisque le maire sortant n’est jamais aussi brillant que lorsqu’il s’occupe de ses affaires privées... s’il y retournait à plein temps, personne ne lui en ferait grief.

P. David


Ghislaine Taïlamée : « J’étais piégée par de fausses réponses »

Adjointe au maire de Saint-André de 1995 à 2001, Ghislaine Taïlamée garde un souvenir cuisant de son passage dans l’ancienne équipe municipale. Très concernée par la question sociale, elle s’est retrouvée à instruire des dossiers de logement pour des familles. « J’ai vu des bébés sous des fèy tol, des pièces où il n’y avait que des lits, pas d’armoire, ni table, ni chaises... La misère ». Elle se sait « têtue », quand elle croit à quelque chose et s’est battue pour ces familles, observant que plus elle se battait, plus ses collègues du groupe majoritaire la “déclassait” au sein du conseil municipal. « J’ai été repoussée jusqu’à siéger près de l’opposition ! », dit elle. « J’habitais Saint-André, mais je travaillais à Saint-Denis et donc je n’étais pas souvent là. Dans les réunions de bureau municipal, j’étais seule à poser beaucoup de questions sur les dossiers mis aux votes. Je sentais qu’on éludait mes questions ; on me donnait de fausses réponses. Et quand Eric Fruteau, au Conseil municipal, s’opposait et donnait ses raisons, je comprenais que j’étais piégée, mais je ne pouvais pas m’opposer à l’équipe... » Aujourd’hui, elle a rejoint l’opposition : un oui franc qu’elle a pris le temps de mûrir. « L’esclavage ronge les gens, ici, dans les familles... J’éprouve un sentiment de libération. Je me sens libre, respectée... Les femmes ne reçoivent que des injures. J’ai été formée à l’école de la honte, de l’humiliation... et en même temps, “Vira” m’a forgée. Mais aujourd’hui, avec l’équipe, je revis ! »