Elections

La véritable date de l’installation de la droite à la mairie de Saint-Paul

Un article d’Eugène Rousse

Témoignages.re / 21 mars 2008

Après le scrutin du 16 mars dernier à Saint-Paul, de nombreux commentateurs ont affirmé que la grande commune de l’Ouest a été administrée par la gauche jusqu’en mars 1965. Une telle affirmation est d’une rigoureuse inexactitude. L’objet de mon propos est d’en apporter la preuve.

Il me faut tout d’abord rappeler que le communiste Évenor Lucas a été maire de Saint-Paul du 27 mai 1945 au 8 mars 1959 et qu’il a eu pour successeur le docteur Roger Serveaux, dont le mandat a pris fin en mars 1965.
Ce dernier a-t-il été un homme de gauche ? À cette question, que les Saint-Paulois sont aujourd’hui fondés à se poser, ma réponse est non. Un non que nul ne peut contester.

Je dois préciser que j’ai bien connu Roger Serveaux. Il a été médecin au début des années 1950. J’ai suivi avec une particulière attention son parcours politique après la Seconde Guerre Mondiale. Ce qui m’a conduit à lui accorder une place de choix dans le film que j’ai réalisé pour le compte du Conseil général, lors de la célébration du 50ème anniversaire de la départementalisation de La Réunion. J’estime donc que je suis bien placé pour évoquer le rôle joué par le docteur Serveaux sur la scène politique réunionnaise. Un rôle qui débute en 1945.

Les moyens les plus monstrueux

Ami du docteur Raymond Vergès, le docteur Serveaux rejoint ce dernier au sein du Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS), peu après sa constitution le 11 mars 1945. C’est tout naturellement qu’il figure sur la liste des candidats présentés par cette organisation à Saint-Paul lors des cantonales du 7 octobre 1945. Brillamment élu, il ne siégera toutefois que quelques mois au Palais Rontaunay (siège du Conseil général).

Pourquoi cette décision ? C’est l’adhésion des 2 élus réunionnais du CRADS au groupe communiste de l’Assemblée nationale constituante qui provoque sa démission.
Il n’abandonne alors pas pour autant l’idée de revenir sur la scène politique. L’arrivée dans l’île en juin 1956 du préfet Jean Perreau-Pradier devait lui permettre de réaliser son rêve.
À peine débarqué dans l’île, ce "préfet-gouverneur" ne cache pas son intention de chasser les communistes des sept mairies qu’ils dirigent depuis 1945. Et cela, par les moyens les plus monstrueux.

Scandale à Saint-André,
coup de force à La Possession...

Après l’énorme scandale électoral du 15 septembre 1957 à Saint-André, suivi de l’élection législative du 17 novembre, marquée par un déchaînement de violences extrêmes et des fraudes grossières, Jean Perreau-Pradier s’attaque à la mairie de La Possession le 8 décembre 1957.

Pour ne pas rater son coup de force contre cette petite commune de l’Ouest, le préfet fait appel au docteur Roger Serveaux, qui accepte la présidence d’une délégation très spéciale, chargée d’organiser le trucage du scrutin fixé au 8 décembre 1957. Trucage rendu possible grâce au précieux concours qu’apportent à ladite délégation des policiers des Renseignements Généraux placés sous les ordres du préfet ; grâce aussi à la présence le jour du scrutin aux abords des bureaux de vote et surtout à proximité de la mairie de plusieurs dizaines de CRS et gendarmes en tenue de combat.

C’est dans une mairie transformée en camp retranché que Roger Serveaux proclame au soir du 8 décembre 1957 l’élection de Morin Dambreville (candidat officiel malgré lui), pendant que les électeurs sont refoulés brutalement à plus de 100 mètres du bureau centralisateur.

... dissolution arbitraire
et fraude à Saint-Paul

16 mois plus tard, le docteur Serveaux reçoit de la Préfecture la récompense de ses loyaux services. Lors de l’élection municipale de Saint-Paul fixée au 8 mars 1959, après la dissolution arbitraire de la municipalité dirigée par le communiste Évenor Lucas, Jean Perreau-Pradier choisit le médecin saint-paulois comme candidat officiel.
Le jour du scrutin, on assiste à Saint-Paul à la réélection des coups de force froidement perpétrés depuis deux ans à l’occasion de la plupart des "consultations électorales". Ce qui permet au docteur Serveaux de ravir à Évenor Lucas son fauteuil de maire.

Il est bon de préciser que pendant toute la mandature du nouveau maire, les élections seront marquées par de très graves irrégularités tant à Saint-Paul que dans toutes les autres communes de l’île. Ces scènes de « gangstérisme électoral » - l’expression est du “JIR” - conduiront le député de la droite modérée réunionnaise Marcel Vauthier à déclarer à la tribune de l’Assemblée nationale : « Il n’y a plus de suffrage universel à La Réunion ».

Soutien à l’ordonnance d’octobre 60

Je crois devoir ajouter qu’en septembre 1961, au lendemain de l’application pour la première fois à La Réunion de l’odieuse ordonnance du 15 octobre 1960, connue sous le nom d’ordonnance Debré, le docteur Serveaux a joint sa voix à celle d’un groupe de maires de la droite ultra de l’île pour justifier la brutale expulsion de l’île d’une dizaine de fonctionnaires progressistes.
Force est donc de conclure que de 1959 à 1965, la commune de Saint-Paul a été dirigée par un homme de droite et que l’élection le 16 mars 2008 de la liste d’union démocratique conduite par Huguette Bello est intervenue non pas après 43 ans, mais 49 ans après la fin du mandat d’Évenor Lucas.

Eugène Rousse