Elections

Un grand pas vers l’autonomie politique...

Démissions à l’UMP

Témoignages.re / 27 mars 2008

Les démissionnaires ex-UMP du Conseil Général et ceux qu’ils ont entraînés dans leur sillage se sont livrés en public à un “suicide politique collectif” : l’affrontement entre Réunionnais qui leur a été distillé comme culture politique de base a ainsi trouvé ses limites.

Pour ceux qui suivent de près et depuis longtemps la vie politique réunionnaise, la démission collective des conseillers généraux UMP (et quelques divers droite égarés) est un fait majeur. Pas une « crise passagère » comme tend à le dire le ministre Yves Jego pour la relativiser, mais une réplique - la dernière ? - du séisme politique sorti des urnes dès le 9 mars. Le désaveu infligé à un Jean-Paul Virapoullé et son “élève” Cyrille Hamilcaro, à un Jean-Luc Poudroux et à tous ceux qui, depuis au moins vingt ans, se sont inscrits dans leur sillage, est le signe le plus évident d’une volonté des électeurs de tourner une page de l’Histoire du pays.

Ces démissionnaires comptaient parmi les derniers héritiers de la culture d’affrontement idéologique introduite dans la vie politique réunionnaise depuis la Guerre froide, et incarnée dans l’île pendant plus de deux décennies par un Perreau-Pradier, Préfet, ou encore un Michel Debré, ancien ministre élu député de La Réunion en 1963.

Ce type d’affrontement se distingue radicalement de l’opposition classique qui nourrit habituellement une vie politique “saine”, fondée sur le choc d’idées et sur des affrontements passagers entre membres d’une même communauté qui se reconnaissent mutuellement comme tels, et ne s’affrontent que parce qu’ils ont des visées différentes sur la meilleure façon de servir ce qu’ils ont de plus cher en commun : une terre, un pays, une nation, une planète...

Appelons cela comme on veut, mais il est des affrontements qui servent l’intérêt général et d’autres qui sont des ferments de guerres - la guerre étant le moyen le plus expéditif par lequel une minorité plus puissante cherche à maintenir sa domination sur des éléments rebelles. Pour un Michel Debré, les communistes du PCR n’étaient pas des Réunionnais qui avaient une autre vision de l’avenir de leur pays, mais des « ennemis » qu’il fallait « combattre par tous les moyens », étant entendu que cette sorte d’affrontement était la seule qui, à ses yeux, pouvait garantir la victoire.

Il avait même proposé une fois de faire enfermer les survivants « dans un parc à la Plaine des Cafres » ! Ce seul nom lui suggérait-il par association d’idée la réunion de tous les Barbares ? L’acte politique le plus représentatif de cet engagement guerrier reste la « loi scélérate » du 15 octobre 1960, ordonnance édictée en vertu de la loi du 2 février de la même année autorisant le Gouvernement (article 38 de la Constitution) à prendre toute mesure utile « au maintien de l’ordre, à la sauvegarde de l’Etat, à la pacification et à l’administration de l’Algérie ». Pour qui en douterait encore, dans la vision debréenne de la politique, La Réunion était bien en guerre...

« On ne discute pas avec les communistes, on les combat ! » avait-il dit un jour. Dans la période de notre Histoire ouverte par le vote de la loi de 1946, l’introduction de ces méthodes de combat a façonné toute une génération et influencé durablement la suivante. Même après l’éviction de Michel Debré de la vie politique réunionnaise par sa garde rapprochée - les ultras de la période post-coloniale -, en 1988, la bipolarisation de la vie politique réunionnaise est restée une donnée incontestée pendant de longues années, par tous ceux qui se sont réclamés de la pensée des « Nationaux », ou qui en sont les héritiers politiques directs.

Et même si l’on peut admettre avec l’historien Gilles Gauvin (1), que le PCR lui même s’est pendant longtemps nourri de cette bipolarisation, il faut aussi reconnaître que c’était contraint et forcé - par un contexte historique qui ne lui laissait pas le choix - et que ce parti a infléchi, dès les années 80, sa politique, ses méthodes et - bien qu’avec de grandes difficultés, jusqu’à aujourd’hui - son fonctionnement interne.

Il en a résulté la politique « d’ouverture » et de « rassemblement des forces vives » qui progressivement est devenue l’aspiration partagée par un nombre de plus en plus grand de Réunionnais, jusqu’à inspirer les principales grandes victoires populaires remportées depuis 20 ans.

La défaite des plus anciens tenants de l’affrontement “bloc contre bloc” à La Réunion scelle la victoire historique de tous ceux qui ne se sont jamais résignés à cet affrontement, qui le récusent comme voie et comme moyen politique, parce qu’ils pensent que l’avenir de La Réunion ne peut durablement se construire que sous la poussée des Réunionnais eux-mêmes, unis et solidaires.

En quittant l’UMP, qu’ils accusent de tous leurs maux, les vaincus du dernier scrutin n’expliquent pas leur défaite, mais ils ont fait un pas décisif vers l’affirmation d’une identité politique affranchie des pesanteurs organisationnelles extérieures.

P. David

(1) Dans Michel Debré et l’île de La Réunion, Presses universitaires du Septentrion, 2006.