Témoignages - Journal fondé le 5 mai 1944
par le Dr Raymond Vergès

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Engager un débat de société sur la prostitution

Pétition “Acheter du sexe ce n’est pas un sport”

vendredi 2 juin 2006


Coupe du Monde de football en Allemagne : une semaine nous sépare du lancement de la plus importante manifestation sportive de l’année. Pour les organisations de défense des droits des femmes, l’heure est à la mobilisation pour que cet événement ne soit pas une opération de promotion de la prostitution.


Faire que la Coupe du Monde ne soit pas prétexte à prostituer des dizaines de milliers de femmes. Dans “Témoignages”, nous avons relayé cet appel porté à La Réunion notamment par l’Union des femmes réunionnaises (UFR). La députée Huguette Bello a également posé une question écrite au Premier ministre, dans laquelle elle demande au gouvernement de prendre position sur ce dossier. Dans ce texte, la parlementaire évoque l’action de la Coalition internationale contre la traite des femmes et la prostitution. Cette organisation fait circuler une pétition pour que la Coupe du Monde de football ne se transforme pas en une opération publique de promotion de la prostitution. Directrice pour l’Europe de la Coalition internationale contre la traite des femmes et la prostitution, Malka Marcovich explique les raisons et le but de la pétition. Dans un entretien avec Mina Kaci, journaliste de “l’Humanité”, elle explique les motivations de cette démarche. Voici de larges extraits de cet article paru le 30 mai dernier.

Vous êtes à l’origine de la pétition “Acheter du sexe ce n’est pas un sport”. Pourquoi vous êtes-vous lancée dans une telle action ?

Malka Marcovich. L’initiative émane de la Coalition internationale contre la traite des femmes et la prostitution. Étant directrice pour l’Europe de cette ONG, j’ai coordonné cette action parce que la Coupe du Monde se déroule sur l’Ancien Continent. Le fondement de notre action remonte au début des années 2000, quand, pour la première fois dans un texte officiel - le Protocole de Palerme, signé par 120 pays et en présence de 140 ONG -, il a été demandé aux États de décourager la demande qui favorise l’exploitation aboutissant à la traite des femmes. Pour la première fois, dans un texte international normatif, la question des clients de la prostitution était mise en avant.

Ce texte a-t-il changé l’approche du problème ?

- Il a permis que, chaque année, il y ait, au niveau régional ou international, des avancées en la matière. Par exemple, Bernard Kouchner a édicté, en 2001, un règlement au Kosovo prohibant l’achat de service sexuel pour les militaires servant sous les ordres des forces de la paix. Depuis l’an 2000, on reconnaît progressivement que c’est la demande qui est à l’origine de l’organisation de la prostitution et du développement de la traite. Ainsi, en 2005, la commission sur le statut de la femme de l’ONU a adopté une résolution qui, cette fois, ne met plus l’accent seulement sur le découragement de la demande, mais insiste sur son élimination. Il existe donc une réelle prise de conscience sur le plan international.
Dans ce contexte, d’autant que l’Allemagne fait partie de l’Union européenne, on estime que dans ce pays, l’organisation de la prostitution pour les supporters est scandaleuse. C’est en quelque sorte un pied de nez à toutes les avancées réalisées ces dernières années. Il faut tordre le coup à cette idée reçue selon laquelle quand une population masculine se déplace en masse, tels les militaires, il faut organiser des bordels. Notre initiative est une révolte contre cette explosion totalement marchande de l’industrie du sexe.

Comment s’y prendre pour transformer cette réalité avant le coup d’envoi de la Coupe du Monde de football en Allemagne ?

- Nous aurions souhaité, mais le temps presse, que les nations participant à la Coupe du Monde prennent des positions fortes contre ce bordel organisé par l’Allemagne. En France, tous les partis politiques, par la voix de leurs représentants, ont signé notre pétition. Celle-ci a circulé dans le monde entier. Les signatures proviennent de 125 pays, soit quasiment l’ensemble des Nations-unies. En France, la diffusion, voulue par le ministère des Sports, samedi dernier, lors du match France-Mexique, d’un clip invitant les supporters à ne pas être complices de l’esclavage sexuel des femmes est déjà une bonne chose. En Suède, des parlementaires se sont adressés, par lettres, à leurs homologues allemands...

Pensez-vous que ces pressions suffiront à infléchir la situation en Allemagne ?

- Nous sommes bien conscients que les Allemands ne peuvent pas changer leur loi du jour au lendemain. Mais nous aurions voulu que, pendant cette période, il y ait un moratoire de la prostitution outre-Rhin, ne serait-ce que par respect pour les autres pays qui vont s’y rendre et qui n’adhèrent pas à leur système. Mais cela ne va pas se faire puisque des femmes sont déjà recrutées dans les pays baltes... J’étais récemment en Lituanie, où des proxénètes disent déjà aux femmes prostituées que les plus méritantes auront le droit de se rendre en Allemagne. Comme s’il s’agissait d’une promotion !
Nous espérons, en tout cas, que s’engage un vrai débat de société sur cette question et que, pour les prochaines rencontres sportives, le même code de conduite que celui édicté pour les militaires soit adopté par les fédérations internationales de sport.


Pétition au Stade de France

Un article de Lina Sankari, paru dans “l’Humanité” du 30 ami 2006, décrit l’action de femmes qui, en France, luttent pour que la Coupe du Monde de football ne soit pas prétexte à la traite de dizaines de milliers de femmes. Voici quelques extraits.

Avant le match France-Mexique de samedi, les militantes de Femmes Solidaires faisaient signer, aux portes du Stade de France, la pétition contre la prostitution pendant le Mondial de football.
Pour Simone Bernier, la présidente de Femmes Solidaires, pour la Seine-Saint-Denis, "la prostitution est le troisième commerce mondial après la drogue. On légalise la violence faite aux femmes à grande échelle. Il s’agit pour la plupart de femmes de l’Est sans papiers, à qui la vente de leurs corps est proposée comme seul avenir".
Volontaires, les militantes accrochent les supporters, et, quand ces derniers marquent un arrêt, ils acceptent, dans leur grande majorité, de signer.
Les Femmes Solidaires s’adressent à tous, hommes et femmes, jeunes et vieux. Trois hommes, parés du maillot stéphanois, signent tout en chantant “Allez les Verts”, ajoutant un maladroit mais honnête “Vive les femmes” avant de poursuivre leur chemin !
Ernestine Ronai, qui dirige l’Observatoire contre les violences envers les femmes, du Conseil général de Seine-Saint-Denis, reste optimiste : "Il faut savoir quelle Europe on veut ! On ne veut pas d’une Europe qui légalise la prostitution. Aux Jeux Olympiques d’Athènes, il y avait déjà 20.000 prostituées, et là ce sera le double. La progression est exponentielle, il faut arrêter ce mouvement. C’est important que ce soit les supporters, les potentiels clients, qui disent stop".
À la vue de Michel Hidalgo, ancien sélectionneur de l’équipe de France, Sabine Salmon, la présidente de Femmes Solidaires, s’arme d’un stylo et bondit vers lui. Elle lui signale que Raymond Domenech a déjà signé, ce à quoi il répondra : "C’est l’exploitation d’une Coupe du Monde qui est gênante. Il se passe tellement de choses plus graves et qu’on n’améliore pas. Et les 40.000 prostituées, disons que cela correspond au nombre de clients...". Avant d’apposer son paraphe au bas de la pétition.
Et puisque les "clients" viennent de la planète entière, la pétition, qui a dépassé le cap des 100.000 signatures, circule à l’échelle mondiale. Pour le symbole qu’il représente, Femmes Solidaires a également décidé d’interpeller le capitaine de l’Équipe de France de football à travers une lettre.
L’heure du coup d’envoi du match approche, les militantes partagent le même constat : les hommes ont signé plus volontiers que les femmes. "Certaines d’entre elles nous ont dit que si les femmes s’adonnaient à la prostitution, c’est qu’elles l’avaient choisi. Je pense qu’elles se trompent et que la majorité des prostituées subit ce trafic. Tout se vend et tout s’achète, y compris le corps des gens. C’est une violence maximum", analyse Marie-Claire, ses feuilles froissées en mains.


Des sénateurs prennent position

La présidente du groupe communiste au Sénat, Nicole Borvo, a annoncé, lundi, avoir adressé à tous les sénateurs une pétition "Non à la Coupe de la honte" contre la prostitution pendant la Coupe du Monde de football en Allemagne.
"L’industrie du sexe, prenant en compte l’événement que constituera l’arrivée d’environ 3 millions de spectateurs, majoritairement des hommes, a décidé d’"importer" 40.000 femmes de divers pays pour répondre aux demandes sexuelles des clients", note-t-elle, rappelant qu’un gigantesque complexe prostitutionnel est érigé près du principal stade de la Coupe du Monde à Berlin. La sénatrice a précisé avoir, le 12 mai dernier, adressé la pétition "à l’ensemble des élu-e-s au Sénat pour qu’ils expriment leur refus de cette situation, en signant la pétition "Non à la Coupe de la honte. Acheter du sexe n’est pas du sport". À ce jour, 58 sénatrices et sénateurs de toutes sensibilités politiques se sont portés signataires ou ont confirmé leur engagement".
(Source : “L’Humanité” du 30 mai 2006)


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