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4 juin, parNos peines
Tout automobile ou surenchère de l’individualisme
7 novembre 2006

La voiture n’est plus uniquement un moyen de transport, elle est aussi un marqueur social. Dans un contexte d’asphyxie routière, elle offre une liberté de déplacement limitée et est génératrice de stress, voire d’agressivité. Malgré cela, le marché de l’automobile est fleurissant au détriment même du lien social.
Dans son ouvrage “Le volant rend-il fou ?” paru en avril 2006 aux éditions L’Archipel, Jean-Marc Antoine Bailet, docteur en psychologie du conducteur, expert en éducation, prévention et sécurité routières note que « le véhicule permet bien souvent d’exister, de s’inscrire socialement dans un rapport d’égalité entre les conducteurs ».
Exister à travers son véhicule
La voiture doit être considérée selon lui comme « un objet social, comme le prolongement de son appartement ou de sa maison ». C’est particulièrement visible chez les personnes qui pratiquent le tunning et qui, de la peinture aux élargisseurs d’ailes en passant par pléthore de gadgets, personnalisent leur véhicule pour qu’il ne ressemble pas à celui du voisin. « Certains mettent tout leur salaire pour personnaliser leur voiture à laquelle ils s’identifient comme si elle était un prolongement de leur existence », nous confie le gendarme psychologue. Et cette pratique, si elle est répandue en Allemagne, connaît également de nombreux adeptes à La Réunion.
Plus généralement, Jean-Marc Antoine Bailet nous explique que « pour les gens qui n’arrivent pas à exister socialement, pour certains, c’est à travers leur véhicule qu’ils trouvent un marqueur social. Il faut être remarqué socialement, et certains utilisent le réseau routier pour être vus. C’est une manière d’afficher sa personnalité, de s’identifier socialement ». Dans ce cas, la personne qui se sent agressée à travers son véhicule ressent comme une violation de son intimité. « C’est comme si on entrait chez lui, qu’on franchise un espace réservé, interdit ». « Cette coquille métallique roule sur le bitume avec des espaces protégés et donc interdits dans la zone avant et arrière du véhicule », poursuit l’auteur.
« Le volant change la personnalité sociale »
Six ans de travail et 350 heures d’entretiens lui auraient été nécessaires pour rédiger son livre, mettre en lumière la complexité de l’exercice de conduite qu’il considère comme le témoin de la fracture sociale. Selon Jean-Marc Bailet, « le volant change la personnalité sociale. On peut être parfaitement aimable et respectueux en société et devenir grossier et agressif au volant ou au guidon ». Cette agressivité est due, selon lui, au stress que l’on engrange, capitalise, selon les difficultés du parcours, mais n’est pas propre à une catégorie sociale. Si l’on se réfère au réseau routier réunionnais, les nombreux embouteillages subis par les automobilistes au quotidien - et qui entraînent pour certains un retard au travail, pour aller chercher les enfants à l’école... - peuvent générer et génèrent cette agressivité, ce stress qui rend notre conduite plus nerveuse et moins mesurée.
Dans le canal bichique par exemple, certains conducteurs focalisent sur l’étroitesse du passage au lieu de regarder droit devant eux (comme on l’indique à un enfant qui apprend à faire de la bicyclette sans ses deux roulettes). Leur conduite n’est pas assurée, leur gêne au volant est perceptible et leur stress se renvoie sur les automobilistes qui suivent. Les deux roues qui se faufilent en ville, les automobilistes qui vous pressent d’avancer à grand renfort d’appel de phare rendent le parcours sur la route parfois difficile et ne favorisent pas la civilité routière. Ce stress généré - quand il ne s’évacue pas une fois rentré à la maison - s’exprime sur la route par des insultes, des gestes obscènes, un freinage brutal quand on colle de trop près le véhicule ou une fuite en avant pour se mettre en sécurité. « La conduite est une activité individuelle pratiquée de façon collective dans un environnement semé d’embûches », explique Jean-Marc Bailet.
42 ans : âge de la sagesse au volant
Le statut social influence aussi le comportement sur la route. Une personne qui est en recherche d’emploi, qui a des difficultés sociales, peut avoir une conduite différente si, du fait de ses préoccupations, ses idées sont focalisées sur autre chose que la route. Et, l’esprit ailleurs, c’est 30 à 50% de notre attention qui sont amputés. Pour Jean-Marc Bailet, « il est certain que tout ce que l’on vit tous les jours, quand on prend le volant, on l’emporte avec soi sur la route ». Alors que notre corps et notre esprit devraient être à 100% focalisés sur la conduite.
Conduire l’esprit ailleurs serait caractéristique des cadres qui ont la tête dans les dossiers avant leur réunion et qui font un débriefing intérieur après. Ce sont les fonctionnaires qui feraient preuve de plus de courtoisie au volant (eh oui, on n’éprouve pas de crainte à perdre son emploi). Mais contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas forcément les jeunes conducteurs qui sont les plus dangereux. « On tire toujours à boulet rouge sur les jeunes, mais il ne sont pas plus mauvais conducteurs que les autres. Il faut les aider à travers des stages post permis de conduire » pour les aguerrir et les préparer à toutes les difficultés et agressions auxquelles ils pourraient être confrontés sur le réseau routier. Car, de toute façon, selon les études de Jean-Marc Bailet, la sagesse au volant n’est pas avant 42 ans.
Alors oui, selon l’auteur, « le volant rend fou, à des degrés divers car il change le comportement au volant ou au guidon ». Finalement, c’est à chacun son profil de conduite, à chacun son modèle de voiture et à chacun surtout son véhicule. Cet individualisme engendre ici des encombrements routiers croissants qui, on l’a vu, s’accompagnent de stress et d’agressivité. La voiture ne pollue pas seulement l’environnement, mais aussi les rapports humains. Du cadre au demandeur d’emploi, si l’on s’asseyait tous dans un bus ou dans un train pour finalement revenir à ce qui fait l’utilité de la voiture, à savoir se déplacer, l’on pourrait au moins se regarder, voire échanger.
Stéphanie Longeras
Contrat Social Routier
Respect de soi, des autres, des règles
Pour Jean-Marc Bailet, il faut changer la stratégie de la justice en matière de sanction. La prison pour ceux qui tuent ou blessent gravement sur la route avec une rééducation appropriée, et pour toutes les autres infractions (alcool, drogue, conduite sans permis, vitesse), un placement en milieu ouvert réservé aux délinquants routiers ou une mesure éducative. Dans un second temps, il faut instaurer un “Contrat Social Routier”, convention juridique par laquelle le conducteur s’engagerait envers les autres usagers non seulement à respecter les règles, mais aussi les droits et obligations de chaque citoyen-conducteur. Ce contrat est selon lui « rempli quand on donne du sens au Code de la route. Il ne faut pas que le code soit perçu comme un ensemble de restrictions aux libertés individuelles ». Le respect de soi-même, celui des autres utilisateurs du réseau routier et le respect des règles : « C’est ainsi qu’on gagnera la bataille de la route ! »
Prix de vente 19,95 euros.
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