Obsèques de Pierre Thiébault : un départ en chantant
4 juin, parNos peines
Idées : une conférence de l’universitaire Antoine Pitchaya
18 mai 2007

Dans le cadre de la célébration à Saint-Louis du 61ème anniversaire du vote de la loi abolissant le statut colonial de La Réunion, Antoine Pitchaya a tenu une conférence sur le thème : “L’éthique ou le triptyque républicain ont-ils une place dans la mondialisation ?”. Autrement dit, les principes fondamentaux de la morale ou la devise “Liberté, égalité, fraternité” sont-ils conciliables avec la loi du marché mondialisé ? Nous publions ci-après de larges extraits de la réponse de cet universitaire retraité, militant actif de la Ligue des droits de l’Homme à La Réunion. Les intertitres sont de “Témoignages”.
Les droits de l’Homme englobent tous les droits et toutes les libertés, y compris le triptyque républicain inscrit aux frontons de toutes les mairies de France, de Navarre et d’Outre-mer. C’est sur ces valeurs sociales, ces valeurs-socles que sont bâties la République et la citoyenneté. Le titre original du 18ème siècle était bien “La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen”. (...)
Le 10 décembre 1948, fut proclamée à l’ONU la “Déclaration Universelle des droits de l’Homme”, dont l’âme a été encore un français, René Cassin, le futur Prix Nobel de la Paix. Les droits de l’Homme sont ainsi mondialement reconnus. (...)
La reconnaissance universelle de ces valeurs, qui sont devenues aujourd’hui des valeurs éthiques, est illustrée par la Constitution indienne de 1950, qui a repris à son compte la devise de la République française. Mais ayant constaté, avec le recul du temps, que ces notions étaient observées plus dans leur violation que dans leur respect, les pères de la Constitution indienne y ont ajouté un quatrième volet - la justice sociale - qui, normalement, aurait dû être le corollaire des trois premiers.
Des droits non naturels
Le concept des droits de l’Homme et celui du triptyque républicain ne sont pas naturels. La nature, où sévit la loi de la jungle, ignore ces valeurs. L’humain, qui s’humanise en se civilisant, les invente et les y greffe artificiellement.
Les émotions instinctives et primitives - comme l’attachement, la compassion, la défense des jeunes et des vulnérables - sont, elles, en revanche, naturelles, mais ne s’exercent que dans un cercle restreint. L’être humain éveillé essaye d’élargir ce cercle à toute l’humanité et même à tout ce qui existe en intégrant à ces émotions premières les valeurs éthiques qu’il a aussi inventées, dans le but de rendre la vie de groupe plus harmonieuse et plus paisible.
Le résultat n’est pas probant. Comme dans tous les cas de greffe, le risque de rejet existe, il faut y veiller constamment. La privation de liberté, la création d’inégalité et le frère maltraitant son frère restent le lot quotidien de l’humanité. La légende de Caïn et Abel n’est pas un mythe !
L’inefficacité des États
L’innommable barbarie déchaînée par les puissances dites civilisées dans la première moitié du 20ème siècle a poussé l’ONU à créer dès 1946, bien avant la Déclaration Universelle, la Commission des Droits de l’Homme, dans le but de promouvoir ces droits. À partir de 1966, elle est aussi investie d’activités de contrôle. Cette Commission, jugée inefficace, vient d’être remplacée par le tout nouveau Conseil des droits de l’Homme de l’ONU.
L’inefficacité de l’institution vient des États membres eux-mêmes et non de son fonctionnement intrinsèque. Tous les pays acceptent aujourd’hui le triptyque républicain et les droits de l’Homme, mais seulement du bout des lèvres ; la pratique sur le terrain est tout autre. Il suffirait pour s’en rendre compte de lire les rapports annuels d’Amnesty International : tous les pays en prennent pour leur grade. (...)
Les crimes du veau d’or moderne
Malgré une pléthore d’instruments internationaux mis en place, les droits de l’Homme - qui incluent les droits politiques, économiques, culturels etc... de l’individu - sont bafoués constamment avec impunité. Pourquoi ? Parce que ceux qui les violent sont précisément ceux qui sont censés les protéger. Comme dit un proverbe indien : il n’y a rien à faire si la haie elle-même se met à brouter le riz en herbe.
À titre d’exemple, prenons seulement le cas des membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU qui régentent le monde. Les cinq sont les plus grands marchands d’armes reconnus. Le moteur de leurs économies tourne avec le sang de leurs victimes, comme le disait jadis Voltaire à propos du sucre et de sa production par les esclaves.
Dans un mépris total de l’éthique, ils ont érigé le mensonge en instrument diplomatique pour inventer des guerres afin d’écouler leurs vieux stocks d’armes et d’en tester de nouvelles comme les munitions à fragmentation ou à uranium appauvri. De nombreuses victimes sacrificielles de ce mensonge sont immolées sur l’autel du veau d’or moderne, qui se manifeste dans sa trinité inhumaine : le néo-libéralisme, le profit et l’argent.
Des sociétés sans morale
Une société sans morale est inconcevable. (...) Les Russes et les Chinois ne sont pas tenus pour des parangons des vertus humanitaires. C’est de notoriété publique...
Les États-uniens (...) ne se laissent pas émouvoir par leurs propres violations à Guantanamo Bay, à Bagram (Afganistan), à Abu Ghraïb (Irak) et en d’autres lieux tenus secrets. Leur démocratie et leurs droits de l’Homme ne vont pas jusqu’à la transparence.
Leur humanisme d’exportation ne s’applique pas à leurs propres citoyens nécessiteux. Malgré l’énorme différence entre leurs PIB respectifs, il y a autant de personnes sans-abri sur les trottoirs de New York que sur ceux de Calcutta. Dans les deux cas, il s’agit de travailleurs qui n’arrivent pas à vivre décemment de leur travail ! (...)
La France (...) n’est pas en reste pour générer des travailleurs mal payés, des chômeurs, des laissés pour compte et de la pauvreté en tout genre, style quart-monde. Sa société pratique un racisme subtil et latent tantôt anti-juif, tantôt anti-musulman et souvent anti-noir ou anti-arabe. (...) Ne parlons pas de la façon inhumaine dont les migrants soi-disant sans papiers sont pourchassés, appréhendés, détenus et expulsés. (...)
La morale en économie
Les droits de l’Homme et leurs valeurs ont du mal à prendre racine, quoique acceptés universellement. L’Homme est absent de la pensée économique alors qu’il devrait en être le centre. C’est pour lui et pour son bien-être que l’économie crée des richesses.
Seulement, tout entrepreneur économique est un égoïste par nature. Il veut rémunérer mal les matières premières et le travail afin de garder pour lui la part abusive du gâteau produit.
Tous les acteurs économiques ne sont pas de force égale, d’où l’inégalité dans la rémunération. C’est un problème éthique. La morale n’a pas sa place, dit-on, dans les sciences économiques. C’est un discours fallacieux. L’éthique doit avoir sa place dans toutes les activités humaines.
Le dépérissement de l’État par le libéralisme
L’arbitre naturel pour répartir équitablement les richesses générées est bien le pouvoir politique, comme cela a toujours été le cas dans l’Histoire. Mais aujourd’hui, la situation a changé. La ploutocratie - soit la gouvernance par les plus fortunés -, que nous continuons à appeler démocratie par habitude ou par euphémisme ou encore par ignorance, a fait du pouvoir politique l’obligé, le subalterne du pouvoir économique qui finance les partis politiques et les élections.
C’est ainsi que le libéralisme économique a pris le pas sur le libéralisme politique. Le premier est indifférent aux libertés, produit les inégalités et ignore la fraternité tandis que le second est à même de protéger la liberté, l’égalité et la fraternité. Le cri de guerre du libéralisme économique est : “moins d’État !”.
Par une aberrante ironie de l’Histoire, le “dépérissement de l’État”, prédit par une tout autre idéologie, est finalement réalisé par son opposé, le capitalisme.
Une mondialisation inacceptable
La mondialisation est vecteur potentiel de développement. Elle peut être la panacée susceptible de résoudre la plupart des problèmes des pays du Sud et aussi ceux du Nord, en particulier les migrations, les disponibilités en sources d’énergie et de matières premières.
Mais la mondialisation telle qu’on nous la propose est non seulement unilatérale, elle est encore sous-tendue par un système inique, ignoble et immoral de “deux poids et deux mesures”, l’avatar moderne de la loi de la jungle. Une réglementation pour les pays du Sud et une autre pour ceux du Nord.
Ainsi, les États-Unis réclament le libre accès aux marchés pour leurs produits ; mais ils imposent des quotas pour l’importation des textiles chinois sur leur territoire. Lorsque Alcatel absorbe Lucent, c’est de bonne guerre. Si Mittal mange Acilor, quel scandale ! Les exemples sont légion. C’est pourquoi, cette mondialisation boiteuse est inacceptable. Elle est confuse dans sa conception et anarchique dans son opération.
Une vraie mondialisation
La vraie mondialisation doit intégrer l’éthique et désigner comme but ultime le bien-être de l’Homme, de tous les hommes et femmes du monde, où qu’ils soient.
Le transfert des capitaux d’investissement et de la technologie pour la production alimentaire et pharmaceutique doit avoir une priorité immédiate. C’est ici que les Fonds de Pension, Monsanto et les grandes multinationales pharmaceutiques pousseront des cris d’orfraies. Non qu’on les étrangle ou qu’on les spolie, non. Seulement parce que cela les priverait de profits indécents faciles.
L’intérêt général doit primer sur leurs intérêts privés. Il y a bien sûr l’alibi de l’investissement à la recherche. Eh bien, la recherche sera financée par les profits réalisés dans les pays du Nord et supplémentés, si nécessaire, par le budget public de ces derniers. Il est normal que ce soit les nantis qui paient. Ce n’est pas une punition, mais seulement un mécénat humaniste qui a toujours prévalu jusqu’à la Renaissance.
Elle ne naîtra qu’aux forceps
Dans les circonstances actuelles, ce n’est pas demain que se réalisera spontanément la mondialisation humaniste que nous appelons de nos vœux. Elle ne naîtra qu’aux forceps.
Elle n’est pas une utopie. L’utopie n’est pas ce qui est irréalisable, mais ce qui est irréalisé.
La dimension humaniste manque à la Constitution européenne bancale ; c’est pourquoi, certains peuples l’ont rejetée. La Ligue des Droits de l’Homme (LDH) demande que la charte sociale européenne devienne contraignante ainsi que les conventions régionales et mondiales similaires conclues sous l’égide de l’ONU. D’autres associations sont mobilisées dans ce domaine (voir encadré) .
Réformer l’O.N.U.
Le rôle de l’ONU est primordial pour la réussite de la mondialisation. Mais au préalable, cette organisation doit être réformée en profondeur ainsi que le Conseil de Sécurité. Elle doit être pourvue de “dents” et investie d’assez d’autorité pour arbitrer dans les trois domaines actuels de la mondialisation : l’investissement, le flux commercial et le mouvement de la main-d’œuvre (auxquels il faut ajouter l’environnement).
Les Institutions financières de Bretton Woods (Banque mondiale, Fonds monétaire international) doivent se libérer de l’emprise des États-Unis, et l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) de celle du G7. Il faut inventer une nouvelle gestion de l’aide au développement par le commerce équitable, comme le réclamait déjà il y a plus de 50 ans le Président N’Krumah du Ghana.
Tout cela ne peut pas se réaliser du jour au lendemain, mais doit rester notre but, malgré les résistances. Nous n’aurons pas gain de cause de si tôt. Il faudra continuer à nous battre, nous réunir encore pendant longtemps pour en parler.
Antoine Pitchaya
Le travail des organisations non gouvernementales
En attendant que les États assument au niveau de leur territoire ou au niveau planétaire leurs responsabilités dans le domaine des droits humains, ce sont les organisations non gouvernementales (ONG) qui s’occupent tant bien que mal, au coup par coup, des violations des droits de l’Homme et de la protection des minorités.
C’est ainsi que les différentes LDH nationales se sont regroupées pour former la Fédération Internationale des Droits de l’Homme. Les ONG de développement, les Syndicats, des mouvements de femmes, des associations professionnelles comme les Médecins du Monde ou sans Frontières, les Pharmaciens sans Frontières, les Avocats sans Frontières etc..., sont attentifs aux violations des droits de l’Homme tout en s’occupant de leurs propres domaines professionnels.
La LDH appuie également la demande de l’ensemble des organisations syndicales et de l’OIT d’introduire une clause sociale dans les accords commerciaux internationaux pour faire respecter les droits fondamentaux qui concernent l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants, le refus de toute discrimination en matière d’emploi, la liberté syndicale et la négociation collective.
A. P.
Nos peines
In kozman pou la rout
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Négociations internationales sur la lutte contre la crise climatique
Des aides publiques de la France possibles
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