Pas sans les syndicats !

Lancement des Etats généraux de l’information

4 octobre 2023

Les États généraux de l’information ont été lancé le 3 octobre, pour tenter de fixer des « règles du jeu » dans un univers médiatique en plein bouleversement. « Le but, c’est d’aboutir à un plan d’action » pour « garantir le droit à l’information à l’heure numérique », a expliqué Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières.

Fausses infos, mainmise des milliardaires, révolutions technologiques, défiance envers les journalistes, les médias font face à de nombreux coups durs, tant la presse est jugée à la botte de certains groupes d’influence.

Pour le gouvernement français, les États généraux de l’information visent à fixer des "règles du jeu" dans un univers médiatique en plein bouleversement. L’organisation de ce vaste chantier sera précisée par le comité de pilotage indépendant des États généraux.

Pour l’heure, ces États généraux sont une promesse de campagne du président Emmanuel Macron en 2022, qui a mit un certain temps à se mettre en place. Ce dernier avait d’ailleurs à plusieurs reprises déclaré que les médias devaient relayer les informations du gouvernement et pas autre chose.

Le président français est d’ailleurs proches de certains milliardaires qui n’hésitent plus à s’ingérer dans la ligne éditorial des journaux qu’ils ont acheté, allant de la propagande à la diffusion de contenu répréhensible (C8/Cnews ont construit et soutiennent Eric Zemmour et les thèses d’extrême droite, sans compte la grèce au Journal du Dimanche, avec la venue d’un directeur d’extrême droite ...)

"Le but, c’est d’aboutir à un plan d’action" pour "garantir le droit à l’information à l’heure numérique", a expliqué à l’AFP Christophe Deloire, délégué général de ce comité présidé par Bruno Lasserre (de la Cada, Commission d’accès aux documents administratifs).

Cela pourra passer par des mesures "législatives, fiscales, budgétaires", avec peut-être une modification de la loi de 1986 qui régit l’audiovisuel. Mais les Etats généraux devraient aussi aboutir à des "recommandations" au secteur des médias, d’après ce denrier, également secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF).

Organisés par groupes de travail

Les Etats généraux débuteront par "une phase de diagnostic jusqu’à la fin de l’année", avant "les propositions". Ils s’achèveront "en mai-juin" 2024. "Le périmètre est très large : de la qualité de l’information au financement du journalisme jusqu’aux réseaux sociaux et à l’intelligence artificielle, en passant par beaucoup d’autres choses", a indiqué Christophe Deloire.

Selon lui, l’ampleur de ce périmètre "peut être un facteur de complexité mais aussi un immense avantage", car "les bouleversements de l’espace informationnel sont tels qu’on ne les réglera pas petit bout par petit bout".

"Les Etats généraux sont lancés pour avoir une vue globale" et "pour fixer des règles du jeu communes, parce que cet espace informationnel est un bien commun", a-t-il souligné sans évoqué une seule fois la présence des syndicats de journalistes.

Parmi les thèmes abordés, la qualité de l’information tiendra une place centrale, à l’heure où les réseaux sociaux sont très prisés chez les jeunes. Selon le baromètre Kantar-La Croix publié en janvier 2023, ces plateformes sont la deuxième source d’information des Français de 18 à 24 ans, derrière les journaux télévisés. Avec d’importants res risques de désinformation.

La concentration de nombreux médias français entre les mains de grands groupes privés et de quelques milliardaires (Vincent Bolloré, Daniel Kretinsky, Xavier Niel, Rodolphe Saadé...) sera également évoqué, car le sujet a fait l’objet d’une commission d’enquête sénatoriale en 2022, qui a remis 32 propositions qui ont suscité la division des sénateurs.

Indépendance des médias, vaste question

Au-delà des implications économiques, la concentration des médias pose la question de l’indépendance : comment garantir que les propriétaires de médias n’influencent pas sur leur ligne éditoriale ?

Une question d’actualité après la grève menée au JDD (Journal du dimanche), dont la rédaction s’est opposée en vain à l’arrivée comme directeur du journaliste Geoffroy Lejeune, marqué à l’extrême droite.

Beaucoup y ont vu l’intervention non cachée du milliardaire ultra-conservateur Vincent Bolloré, dont le groupe Vivendi va racheter Lagardère, propriétaire du JDD. De son côté, Lagardère s’en est défendu. Pourtant, Vincent Bolloré "a gagné, au sens où il a fait partir ceux qui lui résistaient" de la rédaction du JDD, avait estimé Jean-Pierre Mignard, l’avocat mandaté par la Société des journalistes du JDD, sur franceinfo le 1er août.

Ce dernier avait expliqué que "les journalistes vont se constituer en association. Ils vont être extrêmement actifs et très dynamiques lors des états généraux de l’information. Il faut qu’en France, on prenne acte de ce que l’argent public, via les aides qui sont distribuées aux journaux, ne peut pas être distribué inconsidérément sans constater qu’il y a un consensus".

De son côté, Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, a assuré que "ce serait une erreur de penser que les États généraux sont une réponse à Bolloré, c’est beaucoup plus large". Après la crise au JDD, des parlementaires ont proposé de conditionner les aides publiques des médias à des mécanismes d’indépendance éditoriale.

Autre sujet, la protection des sources des journalistes. Ce thème est aussi d’actualité avec la récente garde à vue de la journaliste Ariane Lavrilleux, après une enquête sur une mission de l’armée française en Égypte.

L’une des difficultés des Etats généraux est d’éviter d’en faire un événement corporatiste, qui n’intéresserait que les journalistes ou les patrons de presse qui veulent faire pression sur le gouvernement pour plus de largesses. "On veut partir des citoyens, en allant leur parler là où ils sont", espère Christophe Deloire. Une tâche ardue, d’autant que la perte de confiance dans les médias est une tendance de fond de ces dernières années.

Pas sans les syndicats de journalistes

Jamais dans notre pays le droit à une information libre et indépendante n’a été aussi menacé, a écrit le Syndicat National des Journalistes dans un communiqué, publié le 3 octobre.

Le syndicat a expliqué que "la scandaleuse atteinte au secret des sources dont est victime notre consœur Ariane Lavrilleux en est une nouvelle illustration, comme, la même semaine, la convocation par la PJ de trois journalistes de Libération".

Cet été, la longue grève des journalistes du JDD "est venue rappeler les conséquences dramatiques pour la liberté de l’information et la démocratie de la mainmise grandissante des actionnaires milliardaires sur la presse".

"Pour que ces États généraux soient utiles, il faudrait déjà urgemment changer de méthode et associer les quatre organisations syndicales représentatives des journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT Journalistes et SGJ-FO). Nous attendons toujours d’être avisés officiellement des objectifs et du déroulement de cette initiative".

Pour que ces États généraux soient utiles, "il faudrait déjà urgemment changer de méthode et associer les quatre organisations syndicales représentatives des journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT Journalistes et SGJ-FO)".

Le SNJ note que "pour l’instant, nous sommes loin du compte alors que ce sont elles qui, en entreprise, au quotidien, sont en première ligne des combats pour l’information".

"Nous attendons toujours d’être avisés officiellement des objectifs et du déroulement de cette initiative. Cette opacité et la mise à l’écart des interlocuteurs sociaux de la profession nous font craindre que ces États généraux ne se résument qu’à une nouvelle opération de communication".

"Nos syndicats SNJ, SNJ-CGT, CFDT Journalistes et SGJ-FO sont déterminés à faire entendre leurs voix et à rappeler les revendications qu’ils ont portées, dans l’unité, au cours des derniers mois pour le droit d’informer et d’être informé", a noté le communiqué de presse.

Pour eux, ces États généraux doivent viser quatre objectifs principaux :

  • Garantir l’indépendance des journalistes face aux actionnaires, au marché publicitaire et aux plateformes numériques. Pour cela, il est nécessaire de mettre un terme à la concentration actuelle, favorisée par un laisser-faire législatif et financier dont les premiers bénéficiaires, via les aides à la presse notamment, sont les industriels milliardaires dont l’information n’est pas le métier.
  • Modifier en profondeur les textes de lois sur l’indépendance et le secret des sources des journalistes (Dati, Bloche…) qui permettent notamment les procédures-bâillons et ont sapé des pans entiers de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Ces lois, qui devaient sécuriser les journalistes, sont devenues le prétexte d’atteintes répétées au secret des sources, aux procédures visant à imposer une véritable censure préalable sur le travail des journalistes. Il faut en finir avec les entraves, les intimidations voire les violences dont les journalistes sont les victimes et adapter la loi pour permettre un contexte de travail plus sécurisant.
  • Garantir aux journalistes, et notamment aux plus précaires d’entre eux, de véritables droits sociaux et moraux contre les pressions économiques et éditoriales, en faisant respecter le statut des journalistes, la convention collective, le code du travail, les salaires, et en contrôlant les éditeurs qui multiplient les entorses à ces droits.
  • Refondre le système des aides à la presse afin qu’elles concourent au pluralisme des médias et en les conditionnant au respect de ces droits sociaux et moraux.

"Alors que la défiance envers les médias est profonde, nos organisations syndicales sont prêtes à s’engager dans des États généraux œuvrant pour un journalisme d’intérêt public, respectueux des faits et du droit des citoyens à une information de qualité. Cela ne pourra se faire qu’en entendant les représentants des journalistes", conclut les journalistes.


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