Médias

Madagascar : la presse française n’a pas le monopole de la vérité, affirme la TVM

Lettre du directeur de la Télévision nationale malgache aux correspondants de la presse française mettant en cause le travail des journalistes travaillant pour les médias malgaches

Témoignages.re / 7 juillet 2021

Dans un post sur Facebook en date du 21 juin, la correspondante de la chaîne française France24 affirme que dans le Sud de Madagascar, la famine est si grave que des personnes mangent des déchets de semelles de chaussure, un tabou à Madagascar, particulièrement dans les régions comme le Sud où la tradition reste très respectée. Ce fait a été démenti par le Programme alimentaire mondial, les journalistes malgaches présents sur place ainsi que par les autorités. En réaction, des correspondants de la presse française ont fait part de leur soutien à leur consœur, RSF et l’opposition sont entrés dans la danse affirmant en substance que ce démenti est une attaque contre la liberté de la presse. Dans un communiqué diffusé le 29 juin, le directeur de la Télévision nationale malgache (TVM) pose un problème de fond aux correspondants de la presse internationale à Madagascar : « Ce n’est pas le journaliste de la TVM d’Ambovombe ou de la chaine privée malagasy de Bekily qui sera relayé par les chaînes américaines, australiennes, anglaises mais ce sera ce que vous, vous relayez. On sait et on a vu durant plusieurs décennies d’histoire politique internationale et d’histoire nationale que si vous décidez d’annoncer la couleur violette concernant Madagascar, le monde parlera de la couleur violette de Madagascar dans les médias internationaux. Si vous annoncez la couleur jaune, tous les médias internationaux parleront de la couleur jaune. Car aujourd’hui la présence des correspondants sud-africains, éthiopiens, marocains, américains, chinois, russes dans notre pays est encore très minime. Alors il est normal que les malagasy réclament un peu plus d’objectivité de votre part. »

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La vérité ne se mesure pas par l’envergure. Ce n’est pas parce qu’une presse ou un journaliste est international qu’elle ou qu’il dit forcément la vérité, ce n’est pas parce qu’une presse ou un journaliste est local qu’elle ou qu’il dit forcément un mensonge.

La grande famille des correspondants de la presse française à Madagascar est consternée par ce qu’elle appelle l’acharnement envers une de leurs consœurs. En tant que directeur par interim de la TVM, je suis soucieux du respect envers cette chaîne nationale et son équipe. Lorsque le respect envers cette chaîne nationale est menacée, je me dois de parler. Je porte donc la voix de tous les journalistes de la TVM sur tout le territoire de la République de Madagascar. Notre grande famille est aussi consternée par l’accusation dont fait l’objet les journalistes de la TVM locale de la région Androy. Nous réitérons notre soutien unanime face à l’acharnement dont font l’objet ces journalistes locaux depuis quelques jours sur les réseaux sociaux et maintenant à travers ce communiqué signé éhontément par des correspondants de presse étrangère parmi lesquels se trouvent malheureusement des compatriotes malagasy.

Pourquoi les signataires du communiqué, très professionnels parce que correspondants de presse étrangère, n’ont pas cru nécessaire de consulter les journalistes concernés pour le travail de recoupement indispensable avant de les clouer ainsi au pilori ? Et pourquoi ils affirment regretter que ces journalistes n’aient pas “consulté” la correspondante de presse étrangère pour avoir sa “version des faits » alors qu’ils n’ont pas jugé utile de le faire auprès des journalistes de la TVM à Ambovombe Androy ? Le recoupement devrait-il être à sens unique en faveur de la presse étrangère ?

Être une contre-vérité d’un correspondant international est donc visiblement interdit, la liberté de la presse ne doit pas aller que dans un sens. Ces journalistes locaux ont le même droit que tout autre journaliste peu importe son envergure.

La situation dans le Sud nécessite une lecture entière

La situation dans le sud est grave, très grave, et personne ne veut la minimiser. Mais elle nécessite aussi une « lecture entière » et non partielle et surtout pas factuellement sensationnelle. Une seule face de la pièce ne suffit pas à décrire toute la situation. Il faut parler de la gravité de la situation mais il faut aussi évoquer tout ce qui est fait sur place : les différents projets en cours, étatiques comme non étatiques, projets ponctuels d’urgence comme projets à long terme, il faut aussi parler des causes : parler de la particularité climatique de l’année 2020 et de cette année 2021, il faut également évoquer l’historique de ce qui a été fait et n’a pas été fait durant de longue période, etc. Bref, une lecture entière.

Et il vaudrait mieux mettre les choses au clair : loin de nous l’idée de penser que parce que des choses sont faites, la situation est moins grave. Non, encore une fois la situation est grave, très grave.

Mais nous ne pouvons pas accepter que certaines tendances médiatico-politiques sous – entendent que rien n’est fait dans cette région. Notre équipe est aussi sur place et relate les différentes actions d’urgence entreprises ainsi que les différents projets d’envergure pour une solution à long terme.

La correspondante internationale a relaté « un » fait. Les journalistes locaux et les autorités locales ont réfuté « ce » fait. Cela ne veut pas dire que l’Etat nie toute la gravité des choses tel qu’il est sous-entendu dans les différents éléments journalistiques ou publication de la correspondante. Il faut rappeler que seule cette région bénéficie aujourd’hui d’un plan émergence spéciale « Plan Emergence Sud ». Il n’existe pas de « Plan Emergence Nord », « Plan Emergence Est », etc. C’est que l’Etat est conscient de la nécessité de mettre en place des mesures d’urgence mais aussi des projets de solution à long terme.

Chers amis correspondants de la presse française.

L’histoire nous a montré que pour la lecture internationale de ce qui se passe dans notre pays, votre rôle en tant que quasi-unique relais international est déterminant. Ce n’est pas le journaliste de la TVM d’Ambovombe ou de la chaine privée malagasy de Bekily qui sera relayé par les chaînes américaines, australiennes, anglaises mais ce sera ce que vous, vous relayez. On sait et on a vu durant plusieurs décennies d’histoire politique internationale et d’histoire nationale que si vous décidez d’annoncer la couleur violette concernant Madagascar, le monde parlera de la couleur violette de Madagascar dans les médias internationaux. Si vous annoncez la couleur jaune, tous les médias internationaux parleront de la couleur jaune. Car aujourd’hui la présence des correspondants sud-africains, éthiopiens, marocains, américains, chinois, russes dans notre pays est encore très minime. Alors il est normal que les malagasy réclament un peu plus d’objectivité de votre part.

En tant qu’organe de presse, nous sommes en droit de se poser des questions sur la façon dont ces correspondants internationaux affichent parfois leur tendance ou leur préférence politique. Comme lorsqu’ils commencent leur publication sur les réseaux sociaux avec le ton militant et ironique de « Message à notre cher et beau président » car nous le savons, les journalistes sont tenus à un devoir de neutralité et encore plus lorsqu’il s’agit de presse étrangère pour le respect de la non-ingérence.

Quelle est la frontière entre journalisme et militantisme politique lorsqu’on est correspondant d’une presse étrangère ? Lorsqu’on qualifie « d’ennemis » ceux qui n’ont pas les mêmes opinions que lui ? Quelle est aussi la frontière entre le travail d’un journaliste publié sous la forme d’un article ou d’un reportage dans l’organe de presse pour lequel on est correspondant et une publication tendancieuse d’une citoyenne qui s’exprime sur son compte personnel Facebook ?

Et jusqu’à preuve du contraire, la correspondante de France 24 ou les correspondants d’autres organes de presse n’ont jamais été empêchés de se déplacer dans le Sud pour faire leur travail, ni censurés ni encore moins interdits d’accès à ses sources d’information. Pourquoi vouloir à tout prix déplacer le débat sur le terrain de la liberté de la presse ? Y-a-t-il jamais eu atteinte à sa liberté d’expression ? Ce n’est pas parce qu’une autorité locale à Androy, soucieux de préserver les us et coutumes des gens du Sud, s’insurge contre ce que cette autorité estime comme étant une désinformation que sa liberté est entravée ? La liberté et la démocratie, c’est cela aussi, accepter que d’autres puissent avoir des opinions différentes de la sienne sans les traiter d’ennemis, que d’autres puissent s’exprimer pour contester ce qu’ils jugent comme étant de la désinformation, de la manipulation, du mensonge et des agissements haineux. Ce n’est pas parce qu’on est correspondant de presse étrangère qu’on détient le monopole de la vérité. Qu’on se croit supérieur aux autres journalistes de son pays hôte au point de les rabaisser, les insulter et ironiser sur leur travail parce qu’on se croit le seul à être crédible.
Et tout le monde a le droit, et se doit même de contester, non la personne du ou de la journaliste, mais les désinformations auxquelles certains sont devenus familiers.

Nombreux reportages de la TVM sur la situation dans le sud

Concernant la TVM, loin de nous l’idée de cacher la réalité dans le sud. Durant ces derniers mois, la famine dans le sud a fait l’objet de plusieurs reportages de la part de l’équipe de la TVM locale et de la TVM centrale. La TVM a montré la gravité de la situation, elle a montré par exemple la famine, ces enfants et ces adultes victimes de très grave malnutrition, la TVM a montré ce que ces populations mangent pour se nourrir. Mais la TVM a aussi évoqué ce qui est fait à court terme, à moyen terme, à long terme par l’Etat et les différents organismes internationaux. La TVM a diffusé presque en entier et en direct le dernier colloque dirigé par le Président de la République récemment. Bref, une lecture entière.
Une publication sensationnelle n’est pas un travail de journalisme. Un travail de journalisme nécessite de l’approfondissement, du recoupement. Certains sujets nécessitent un éclairage global notamment culturel et historique en plus de parler des faits.
Nous réclamons donc le respect pour ces journalistes locaux et leur travail.

Antananarivo, le 29 juin 2021

Le Directeur de la TVM p.i.
Nampoina RANARIVELO



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  • « Loin de nous l’idée de penser que parce que des choses sont faites, la situation est moins grave. Non, encore une fois la situation est grave, très grave… L’Etat est conscient de la nécessité de mettre en place des mesures d’urgence mais aussi des projets de solution à long terme. »
    Depuis le temps que ça dure, l’Etat n’a donc pas les moyens de réduire sinon d’éradiquer ce problème ? N’y a-t-il pas des dépenses incongrues pour ne pas dire « insolentes » ou somptuaires des gouvernants ? TVM en a-t’elle parlé ? J’en doute !

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