Pour 30 000 euros, la presse écrite sous la menace d’un monopole sous drapeau extérieur à La Réunion

Médias : pas de « patriotisme économique » pour « le Quotidien de La Réunion »

22 novembre 2023, par Manuel Marchal

Grande distribution, importation d’automobile et de carburant, production d’électricité, grands groupes de BTP, transport maritime, industrie sucrière : ces secteurs sont tombés sous le contrôle de sociétés extérieures à La Réunion. C’est ce qui se joue dans le secteur de la presse écrite au travers de l’offre unique de reprise du « Quotidien ». Portée par des investisseurs d’ailleurs, elle prévoit une fusion « JIR-Quotidien », ce qui amènerait à la création d’un nouveau monopôle détenu par des intérêts extérieurs. « Le Quotidien » n’a pas, jusqu’à présent, bénéficié du « patriotisme économique » qui a sauvé Air Austral. La société extérieure propose 30 000 euros pour racheter « le Quotidien » si la procédure collective, autrement dit les contribuables, prennent en charge l’effacement des dettes et le coût des éventuels licenciements de journalistes pour clause de cession. Aucun investisseur réunionnais n’a proposé mieux.

Le 3 octobre dernier, Carole Chane-Ki-Chune, la présidente du « Quotidien » annonçait la cessation de paiement. La liquidation avec poursuite d’activité était obtenue. Si aucune société ne vend reprendre l’activité du « Quotidien » et ses salariés, alors le journal disparaîtra faute de repreneur.
Une offre a été déposée dans le délai légal. C’est la société Média Capital de Henri J. Nijdam (Le nouvel Economiste). Ce ne sont pas des capitaux réunionnais mais extérieur à notre pays.
Cette offre unique n’a pas été bien accueillie par les propriétaires du « Quotidien ». Carole Chane-Ki-Chune, la présidente du « Quotidien » « se montre critique avec le dossier présenté par la société Média Capital d’Henri J. Nijdam, qualifié d’irrecevable en l’état et qui a fait l’objet d’une demande d’amélioration. Carole Chane-Ki-Chune annonce également que l’administrateur judiciaire est prêt à relancer un appel à candidatures si des marques d’intérêt de gens « crédibles financièrement » sont déposées. », écrit « le Quotidien du 17 novembre. Voici les arguments de la représentante des actionnaires du « Quotidien » :

30000 euros pour racheter « le Quotidien »

« Une série de questions a en effet été posée par courrier au potentiel repreneur qui a cinq jours pour y répondre. Par exemple, le prévisionnel joint au dossier est basé sur le regroupement « Jir »-« Quotidien » sans donner les chiffres pour le seul « Quotidien ». Nous ne savons donc pas quel est le projet pour « Le Quotidien ». Deuxième problème, d’ordre juridique : le repreneur demande de reprendre les comptes clients et les comptes bancaires. Mais dans une procédure de liquidation judiciaire, c’est impossible. Il y a aussi la problématique des contrats de travail. Le repreneur fait peser sur la procédure collective les risques liés à la clause de cession des journalistes. C’est totalement illégal. Si cette condition n’est pas levée, l’offre ne pourra jamais passer. Enfin, le repreneur propose 30 000 euros pour bénéficier de tout ça et laisse à la procédure collective les millions qui seront à mettre dans le dossier pour que ça fonctionne », déclarait ce 17 novembre Carole Chane-Ki-Chune, la présidente du « Quotidien ».
Pour résumer, pour 30000 euros, une société extérieure à La Réunion propose d’acheter « le Quotidien » et d’intégrer les moyens et le personnel dans une structure commune au « Journal de l’île ». Autrement dit, c’est une fusion proposée. Ceci aura plusieurs conséquences.
Tout d’abord le passage de deux à un quotidien de presse écrite papier à La Réunion. Il ne restera donc qu’un journal quotidien papier dans notre île. Il aura le monopole de ce secteur. Ce seul journal quotidien papier de La Réunion sera la propriété d’une société extérieure à notre île. Ceci serait sans précédent et mettrait ce secteur stratégique dans la main de propriétaires extérieurs à La Réunion.

Air Austral sauvée par le « patriotisme économique », et « le Quotidien » ?

Un tel projet de fusion dans une entité dirigée par des intérêts extérieurs : c’était une éventualité soutenue à Paris pour qu’Air Austral et Corsair fusionnent avec à la clé un effacement d’une grande partie des dettes. A La Réunion, un groupe d’investisseur a proposé une alternative pour maintenir Air Austral sous pavillon réunionnais. Le groupe Deleflie vit la société RunAir a pris le contrôle du capital d’Air Austral, l’État a effacé des dettes et en échange, Air Austral a appliqué des décisions de gestion de l’entreprise décidées par l’Union européenne, dont des fermetures de ligne. Ce plan a été soutenu par la Région Réunion. C’est sa présidente, Huguette Bello, qui préside le Conseil de surveillance d’Air Austral.
Les propriétaires du « Quotidien » devait sans doute espérer qu’un même « patriotisme économique » se lève à La Réunion. Mais la réalité est toute autre. Aucun investisseur à La Réunion ne souhaite risquer de l’argent dans un groupe de presse écrite aujourd’hui. Paris occupe alors le vide et c’est une société en France qui arrive non seulement pour proposer de racheter « le Quotidien », mais aussi pour restructurer le paysage médiatique réunionnais en créant un monopole dans la presse écrite papier quotidienne.
Les cinq jours évoqués par la présidente du « Quotidien » se sont écoulés. Les événements ne pourront que s’accélérer dorénavant.

Facebook remplace « le Quotidien » et le « JIR »

A la fin des années 1970, « Le Quotidien » dut déjà faire face à des difficultés menaçant sa parution. Il put survivre grâce à une mobilisation citoyenne impulsée et amplifiée notamment par le Parti communiste réunionnais, au nom du respect du pluralisme de l’opinion. Plus de 40 ans après, il n’y a pas eu, comme à l’époque, de grandes manifestations pour que « le Quotidien » continue de paraître sans condition. L’importance du quotidien papier a fortement décliné à La Réunion, car c’est ailleurs que l’information est lue : Facebook et autres applications de Meta en particulier. Le journal papier ne permet pas une telle interactivité et rapidité.
Avec le passage sous pavillon extérieur possible de toute la presse quotidienne écrite papier, il appartient donc aux Réunionnais de s’organiser face à une telle éventualité. Grande distribution, importation d’automobile et de carburant, production d’électricité, grands groupes de BTP, transport maritime, industrie sucrière : des pans entiers de l’économie de La Réunion sous passés sous contrôle extérieur ces dernières années. Il est donc très important qu’à La Réunion, le paysage médiatique continue de faire entendre une voix réunionnaise. Un vide s’est créé, Paris s’est engouffré dans la brèche, pourra-t-il progresser au-delà du potentiel « Jir-Quotidien ».

M.M.

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Messages

  • Il est faux de dire que Le Quotidien n’a pas d’aides. Comme tous les media, ses journalistes ont une réduction d’impôts. C’est une aide indirecte, mais une aide réelle. Comme les réductions pour la poste ou le portage.
    Pour la concurrence, toutes les régions de France ont une seul quotidien. Avec la presse audiovisuelle, radio et TV qui sont souvent aussi seules sans concurrence, ils forment un oligopole de l’information qui se retrouve en réelle concurrence sur Internet et les réseaux sociaux. Avoir 2 quotidiens est unique.
    Ceci dit, si La Réunion n’avait pas tué ses riches, ils seraient là pour reprendre Le Quotidien. Les riches ont une utilité dans une société. Ils peuvent investir à perte. Que ce soit pour les compagnies aériennes ou les journaux.

  • Je ne suis pas d’accord avec cet article, vous induisez en erreur les lecteurs. ll indique que le projet est celui de la fusion des deux titres, alors précisément que c’est l’inverse, confondant « fusion » avec regroupement de tous les moyens, à l’exception des rédactions, afin de continuer à assurer le pluralisme, en continuant à publier deux quotidiens séparés
    L’article oublie de préciser que dans l’offre de reprise du Quotidien par Media Capital, il y avait également la reprise de 40 des 53 postes.
    Enfin, rien ne dit que ce ne sont pas des capitaux réunionnais qui participeront à la recapitalisation du nouvel ensemble.